Crous : la crise du logement étudiant profondément structurelle

Malika Butzbach
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Crous : la crise du logement étudiant profondément structurelle
Il manquerait 150.000 places au parc immobilier universitaire français, ici à Grenoble, pour combler les besoins des étudiants. // ©  Francois HENRY/REA
Avec plus de 350.000 demandes pour 173.000 places en logement Crous, les chiffres de cette rentrée ne diffèrent pas des années précédentes, pointe le Cnous. Mais pour les syndicats étudiants, la situation est "catastrophique" : alors que les effectifs augmentent, l’offre ne suit pas. Sur les 60.000 nouveaux logements promis par Emmanuel Macron durant son mandat, 36.000 places ont été mises en service.

Chaque début d’année ou presque, c’est la même rengaine : "la rentrée universitaire rime avec galère immobilière", plaisante Clara*. La jeune fille de 22 ans commence un master d’urbanisme à l’université de Nantes. À quelques jours de sa rentrée, elle n’a pas trouvé de logement malgré des recherches commencées dès le mois de juin. "Ces difficultés de logement étudiant ne sont pas nouvelles, mais là, la situation est catastrophique", estiment Paul Mayaux, président de la Fage et Mélanie Luce, à la tête de l’Unef.

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Davantage de demandes de renouvellement de logement avec la crise sanitaire

En première ligne, les Crous gèrent à flux tendu la très forte demande et l’offre insuffisante. "Cet été, nous avons eu entre 350.000 et 360.000 demandes de logement pour 173.000 places. Ces chiffres ne sont pas plus importants que les années précédentes", précise Alexandre Aumis, sous-directeur en charge de l’hébergement et du patrimoine au Cnous.

Cet été, nous avons eu entre 350.000 et 360.000 demandes de logement pour 173.000 places (A. Aumis, Cnous)

Mais, à Lille, la tension sur le parc immobilier public était plus forte que les années précédentes. "Au début du mois de juillet, nous avons reçu 20.000 vœux pour 3.500 places", témoigne ainsi Emmanuel Parisis, à la tête du Crous. Outre les éléments locaux – comme la rénovation de plusieurs bâtiments lillois insalubres qui implique la fermeture de 13.000 chambres – il y a aussi l’impact de la crise sanitaire. "Beaucoup d’étudiants ont pris la décision de rester en études, ce qui libère moins de places pour les néo-bacheliers qui arrivent dans le supérieur, observe le directeur du Crous. Rien qu’à Lille, nous avons eu 4.500 demandes de renouvellement."

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Une crise du logement étudiant structurelle

La problématique du logement revêt une dimension structurelle : alors que le nombre d’étudiants dans l’enseignement supérieur augmente chaque année, peu de résidences sont construites. A la rentrée 2021, on comptait 59.000 étudiants supplémentaires dans le supérieur par rapport à l’année précédente, dont 14.600 à l’université.

"À Lille, l’université accueille 685.000 étudiants pour 10.000 places dans les logements Crous", pointe Emmanuel Parisis. Alexandre Aumis fait le parallèle avec la situation des années 1980, marquées par la démocratisation du supérieur : "Chaque année, avec le taux de réussite au bac, les effectifs de néo-bacheliers augmentent de 2 à 3%, voire plus dans certaines académies". La rentrée 2020 avait vu le nombre de néo-bacheliers à l’université augmenter de 5%.

À Lille, l’université accueille 685.000 étudiants pour 10.000 places dans les logements Crous (E. Parisis, Crous de Lille)

D’autant que la construction de logements publics est très lente, pointe de son côté Mélanie Luce, de l’Unef. Résultat : "La part d’étudiants logés dans ces structures diminue. De 7% en 2017, on est passé à 6,25% en 2020." Des rassemblements se sont tenus devant les Crous, comme à Limoges ou au Havre. "Chaque année, il y a des mobilisations à la rentrée. Mais alors que d’habitude celles-ci concernent surtout les grandes villes étudiantes, elles se tiennent cette fois dans des villes plus petites", remarque Alexandre Aumis.

Seulement 36.000 nouvelles places sur les 60.000 promises

En 2017, Emmanuel Macron avait annoncé un plan de 60.000 nouveaux logements étudiants durant son quinquennat. Un effort salutaire qui vise à "pallier un retard que l’on cumule collectivement, dans le secteur privé et public", estime le sous-directeur du Cnous. Lors d’un point, le 1er octobre 2021, le comité de pilotage du logement étudiant a annoncé que 36.000 des places promises étaient effectivement mises en service dont 9.800 places en Crous ou dans des résidences à caractère social. Par ailleurs, 27.200 places ont été mises en service dans le secteur privé.

Les syndicats pointent un faible effort politique aux vues de la situation. "La stratégie de communication du gouvernement cache un manque d’investissement financier mais aussi un manque de transparence !, s’indigne Mélanie Luce. Ce premier bilan arrive tardivement, six mois avant la fin du quinquennat, et il montre que l’objectif initial est loin d’être atteint."

La stratégie de communication du gouvernement cache un manque d’investissement financier mais aussi un manque de transparence ! (M. Luce, Unef)

Pour la Fage, "si les politiques ont pris conscience du problème structurel, les solutions portent sur le moyen voir long terme. Pour les situations d’urgence actuelles, l’État se désengage et les associations se retrouvent seule face à la détresse des étudiants à la rue", regrette Paul Mayaux. Si Clara ne désespère pas de voir sa situation s’arranger, elle reste angoissée. "On m’a conseillé d’appeler le 115 si je me retrouvais à la rue… C’est tout de même un comble d’être SDF avant de commencer des études d’urbanisme", grince l’étudiante.


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