Crise sanitaire : 190 millions de pertes potentielles pour les Crous en 2020

Pauline Bluteau
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Crise sanitaire : 190 millions de pertes potentielles pour les Crous en 2020
La cité universitaire Monbois de Nancy, comme la plupart des résidences universitaires en France, a vu la grande majorité de ses occupants déserter les lieux pendant la crise sanitaire. // ©  Fred MARVAUX/REA
Le 22 juillet, deux députées de la Commission des affaires culturelles et de l’éducation de l'Assemblée nationale ont présenté leur rapport sur le financement des Crous pendant la crise sanitaire. Un bilan qui estime déjà des pertes à 95 millions d’euros, sans compter toutes les inconnues sur la rentrée à venir qui pourraient venir doubler le déficit total jusqu'à atteindre 190 millions d'ici décembre.

"Faut-il s’inquiéter ? Oui." Les conclusions de la mission flash sont sans équivoque. D’après les deux rapporteuses de la Commission des affaires culturelles et de l’éducation à l’Assemblée nationale, Fabienne Colboc (LREM) et Muriel Ressiguier (la France insoumise), la crise sanitaire actuelle n’a fait qu’exacerber les difficultés auxquelles doivent constamment faire face les Crous. Après avoir redoublé d’efforts pour accompagner les étudiants les plus précaires depuis mars dernier, les Crous en paient désormais le prix fort. Selon les députées, les pertes totales sont estimées à 190 millions d'ici décembre et pourraient même atteindre jusqu’à 211 millions d’euros.

Les Crous face à la montée de la précarité étudiante pendant la crise sanitaire

Des pertes en partie liées aux mesures d’hébergement

Dès l’annonce du confinement le 16 mars, les Crous ont été affectés : fermeture des restaurants universitaires, dispense du paiement des logements en résidence Crous en avril, départs anticipés de 55 à 88% des étudiants de leur studio… Des mesures qui pèsent désormais dans la balance. Entre mars et juin dernier, les Crous enregistrent des pertes de 95 millions d’euros. Dont 60 millions d’euros pour l’hébergement, seul poste de dépenses pour lequel les Crous étaient bénéficiaires.

Mais les rapporteurs vont encore plus loin. Les pertes en juillet-août pourraient s’élever à 32,9 millions d’euros puis à 62 millions d’euros d'ici la fin de l'année. "Il s’agit de chiffres prospectifs, en admettant que le taux d’occupation des logements s’élève à 70% en septembre et que les RU comptabilisent 50% d’utilisation", détaille Muriel Ressiguier.

En ajoutant, entre autres, le gel des loyers pour l’année 2020–2021, les pertes pourraient s’élever à 211 millions d’euros. "Certaines universités ont d’ores et déjà annoncé reporter la rentrée à la fin du mois de septembre, ce qui retarderait d’autant l’entrée des étudiants dans les logements universitaires, de fortes interrogations existent également concernant les étudiants internationaux, la fréquentation des restaurants devrait aussi diminuer en raison de la tenue des enseignements à distance", poursuit la députée.

Pertes nettes estimées en 2020 pour les Crous
De mars à juin 2020 95 millions d'euros
dont 60 millions d'euros pour l'hébergement dont 35 millions d'euros pour la restauration
Juillet – août 2020 32,9 millions d'euros
dont 30,1 millions d'euros pour l'hébergement dont 2,8 millions d'euros pour la restauration
De septembre à décembre 2020 62 millions d'euros

Des dépenses supplémentaires imprévues

D’autant que ces derniers mois déjà, les Crous ont dû faire face à des dépenses exceptionnelles comme l’achat de produits d’entretien ou le versement de primes pour le personnel exposé aux risques. Le nombre d’aides attribuées aux étudiants a quant à lui été multiplié par trois : chaque semaine, de mars à juin, un million d’euros a été distribué aux plus précaires.

Dans les mois à venir, d’autres dépenses vont venir accroître les pertes financières. Beaucoup de chantiers de construction ou de rénovation des résidences universitaires ont été mis à l’arrêt. Le redémarrage aura sans conteste un coût plus important que prévu.

Les députées alertent également sur l’anticipation de la crise sociale et économique à venir : le montant des aides financières versées aux étudiants devra être renforcé notamment pour pallier l’absence de jobs ou de stages. Le rapport va même jusqu'à préconiser une revalorisation des bourses tous les ans, en fonction de l'inflation.

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"L’Etat devra compenser les pertes"

Pour soutenir les Crous, le troisième projet de loi de finance rectificative adopté par l'Assemblée le 9 juillet dernier prévoit un versement de 150 millions d’euros supplémentaires en faveur de la vie étudiante, dont 45 millions pour les Crous, 75 millions pour les aides d’urgence exceptionnelles et 30 millions pour le maintien des bourses en juillet. Insuffisant pour les députées qui militent en faveur d’une compensation intégrale des pertes passées et à venir.

"Il convient d’aller plus loin afin de soutenir dans la durée une action des Crous qui soit efficace et rende le meilleur service possible aux étudiants. Or, il apparaît que ce sont également les moyens humains qui sont insuffisants. La crise a révélé le manque d’assistants sociaux. De nombreux employés des Crous regrettent une dégradation du lien avec les étudiants et la perte du sens et de la reconnaissance naguère attachés à leur fonction", précisent les députées.

L’objectif serait d’atteindre un accompagnant pour 7.000 étudiants contre 12.000 aujourd’hui, préconisent les rapporteuses. "Cette mesure représenterait un coût de 7,5 millions d’euros."

Enfin, si les députées félicitent l’annonce de l’instauration d’un ticket restaurant à un euro pour les étudiants boursiers contre 3,30 euros à partir de la rentrée prochaine, elles estiment que ce sera à l’Etat de compenser les pertes financières des Crous, déjà déficitaires sur ce poste de dépenses. "Le repas à un euro est nécessaire mais il va générer de nouvelles pertes, il va falloir que l’Etat se donne les moyens. Il s’agit d’une décision politique. Il ne faut pas oublier que la vocation d’un service public est d’assurer une mission d’intérêt général et pas forcément d’être rentable", conclut Muriel Ressiguier.

Un défaut de communication pointé du doigt

Comme le rapportait la médiatrice de l’Education nationale le 17 juillet dernier, les Crous souffrent surtout d’un défaut de communication. Les étudiants n’ont pas toujours connaissance de leurs droits notamment des aides dont ils peuvent bénéficier. "Nos auditions ont révélé une vraie fracture numérique or la communication des Crous passe par Internet", estiment les rapporteuses de l’Assemblée nationale. C’est donc toute une nouvelle stratégie qu’il faudra imaginer pour pallier ce manque d’informations.

Les députées estiment également que la coordination entre les Crous et les universités devra également être clarifiée. Pendant la crise, les relations n’ont pas toujours été évidentes. La commission prône une meilleure répartition des domaines d’intervention : les aides sociales pour les Crous et l’achat de matériel numérique pour les universités, "pour éviter les doublons".


Pauline Bluteau | Publié le

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