Enseignement supérieur : les inégalités entre les femmes et les hommes perdurent dans les carrières

Sarah Nafti
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Enseignement supérieur : les inégalités entre les femmes et les hommes perdurent dans les carrières
Les inégalités hommes-femmes persistent dans l'enseignement supérieur, plus le niveau de responsabilité augmente. // ©  DEEPOL by plainpicture
Les trajectoires de carrières dans l'enseignement supérieur sont toujours défavorables aux femmes par rapport aux hommes. Il existe en effet plusieurs points de blocage, dont la maternité, qui favorisent le décrochage des femmes dans leurs parcours. Décryptage.

C'est le grand paradoxe de l'enseignement supérieur. Les femmes diplômées y sont plus nombreuses que les hommes – 47% des femmes de 25 à 34 ans ont un haut niveau de savoir en 2018 contre 33% des hommes -, mais elles restent minoritaires en postes dans le secteur et leur part s'amenuise au fur et à mesure des années.

Au sein des établissement publics, il y a 42% de doctorantes et 44% de femmes chargées de recherche et maîtresses de conférences, mais seulement 28% de professeures et directrices de recherche. Leurs conditions d'emploi sont systématiquement moins favorables que celles des hommes, en matière de précarité, de salaire, et de statut.

"On retrouve des points de blocage pour les femmes à chaque passage de grade", constate Sandrine Rousseau, vice-présidente de l'université de Lille et ancienne présidente de la Conférence permanente des chargé.e.s de mission égalité et diversité (CPED). "Cela commence très tôt, avec un décrochage massif entre le master 2 et le doctorat". Alors que les étudiantes sont plus nombreuses que les étudiants (55% des effectifs), elles sont minoritaires en thèse. "Nous devons améliorer les indicateurs pour comprendre ce qui pose problème", ce qui nécessite "une transparence sur les chiffres de recrutement des écoles doctorales".

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La maternité, un point sensible

La maternité constitue un point très sensible dans la carrière des femmes et un moment "où l'on remarque un décrochage dans la recherche", note Sandrine Rousseau. Or, à l'université, la recherche est bien plus valorisée que l'enseignement pour l'avancement de carrière. Une baisse de production scientifique est vite pénalisante. "La maternité est un non sujet à l'université, regrette Clémentine Hugol-Gential, maîtresse de conférence à l'université de Bourgogne. Nous ne sommes pas remplacées lors de notre congé, et nous devons donc nous assurer nous-mêmes que nos missions seront remplies !"

Si je publie moins, on se dira que je suis moins bonne que les autres, pas que je viens d'avoir un enfant. (Marion, enseignante-chercheuse)

La question est encore plus prégnante lorsque l'on n'est pas titulaire, comme l'a constaté Marion*, enseignante-chercheuse en neurosciences. "J'ai répondu à des appels à projet alors que j'étais en congé maternité car les deadlines ne changent pas", et l'obtention de financement est un élément clé de la poursuite des recherches.

"Si je publie moins, on se dira que je suis moins bonne que les autres, pas que je viens d'avoir un enfant". Une situation qui incite beaucoup de femmes à "abandonner" et qui est aggravée par la raréfaction des postes de titulaires. La maternité, intervenant en général dans les dix ans qui suivent l'obtention de la thèse, est l'une des raisons du ralentissement des carrières des femmes, qui se concrétise ensuite dans le décrochage situé au passage entre maître de conférences et professeur des universités.

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Des plans d'actions égalité

Pour tenter des remédier aux inégalités, l'élaboration d'un plan d'action égalité professionnelle a été rendue obligatoire dans les établissements publics d'enseignement supérieur par la loi de transformation de la fonction publique du 6 août 2019. De nombreux établissements se sont déjà dotés de différentes mesures. A l'université de Montpellier, l'association Femmes et Sciences organise un programme de mentorat de femmes scientifiques destiné à accompagner les doctorantes dans la construction de leurs carrières.

L'université Toulouse 3 a, elle, mis en place dès 2016, le programme "Refusons le 0%", quand 25% des jurys de thèse étaient 100% masculin. "Nous voulions lutter contre l'invisibilisation des femmes scientifiques", détaille Catherine Armengaud, référente égalité. "Il y a un fonctionnement en 'entre-soi' à l'université et les femmes ne sont pas intégrées à ces réseaux".

Le programme a commencé à être efficace au moment où il a été coercitif. Avec la menace de non remise des diplômes, la part des jurys unisexes est passée à 6% en quelques mois. Désormais, "on ne peut plus nous opposer que le vivier de femmes est inexistant", note Catherine Armengaud.

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Agir sur les financements de recherche

L'Agence nationale de la recherche (ANR) a un rôle crucial, mettant en œuvre le financement de recherche sur projets. Selon les données publiées, si la part des femmes porteuses de projets augmente légèrement entre 2015 et 2020, elle reste très inférieure à celle des hommes (31% en moyenne sur cinq ans). Ce qui fait de la lutte contre les inégalités une priorité affichée. Cela nécessite, notamment "de poursuivre la formation des présidents et présidentes de comité d'évaluation scientifique, de veiller, par des enquêtes auprès des évaluateurs, à ce qu'il n'y ait pas de biais de genre dans l'évaluation", précise Laurence Guyard, référente égalité de l'ANR.

La façon dont est généralement définie l'excellence scientifique est fondée sur des critères plus favorables aux hommes (L. Guyard, ANR)

L'ANR a publié un plan d'action égalité 2020–2023. Parmi les mesures mises en place, l'interruption de carrière peut désormais être déclarée sur le CV, afin de ne pas pénaliser la baisse de productions scientifiques, lors, par exemple, d'une grossesse. Et en limitant à cinq publications majeures, l'idée est de prioriser le contenu qualitatif, plutôt que quantitatif. L'ANR s'engage à chercher, systématiquement, la parité dans les comités d'évaluation scientifique.

"Ce sont des sujets complexes et plurifactoriels, analyse Laurence Guyard. La façon dont est généralement définie l'excellence scientifique est fondée sur des critères plus favorables aux hommes : mobilité professionnelle, production scientifique en début de carrière, sociabilisation…" La réduction des inégalités reste un processus lent pour laquelle chaque mesure mise en place n'a pas forcément des effets immédiats.

* Le prénom a été modifié.


Sarah Nafti | Publié le