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Les écoles de commerce s'ouvrent aux humanités

Eva Mignot
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Depuis 2009, un festival de géopolitique est organisé par Grenoble École de management. Une matière qui fait partie du tronc commun des cours du programme grande école.
Depuis 2009, un festival de géopolitique est organisé par Grenoble École de management. Une matière qui fait partie du tronc commun des cours du programme grande école. // ©  GEM
Pour ajuster leurs formations aux besoins du monde du travail et garantir l’adaptabilité de leurs diplômés tout au long de leur vie professionnelle, les business schools sont de plus en plus nombreuses à intégrer les humanités dans leurs cursus.

Comptabilité, finance, marketing, management… Les écoles de managements ne veulent plus désormais se limiter à leurs enseignements traditionnels. Si elles promeuvent et dispensent depuis déjà plusieurs années l’enseignement des "soft skills", ces compétences "comportementales" et relationnelles facilitant l’intégration et le management au sein des entreprises, les écoles de commerce incorporent de plus en plus d’humanités dans leurs cours.

Philosophie, histoire et sciences sociales devraient bientôt avoir figurer en bonne place dans les PGE (programmes grandes écoles) des business schools.

Favoriser l’adaptation aux métiers de demain

L’Inseec l’a annoncé en septembre dernier : la refonte complète de sa maquette pédagogique est prévue pour la rentrée 2019. Et celle-ci devrait faire la part belle aux humanités. Des faits ou des événements – comme la Révolution française – seront étudiés sous différents angles : économique, politique, historique…

"Les métiers et les compétences purement techniques en marketing ou gestion d’aujourd’hui ne seront pas ceux de demain. Si, jusqu’à présent, les diplômés de bac + 5 étaient épargnés [par ce phénomène], ils seront dans les années à venir de plus en plus concernés", assure Isabelle Barth, la directrice générale. Selon une étude publiée par Dell et l’Institut pour le futur en 2017, 85 % des emplois de 2030 n’existent pas encore.

"Nous assistons à une remise en question des compétences d’aujourd’hui. Sera-t-il utile demain de suivre encore des cours techniques de comptabilité quand le traitement comptable sera peut-être bientôt effectué par les nouvelles technologies ? Ne serait-il pas plus intéressant de comprendre notre environnement financier ?" s’interroge Stéphan Bourcieu, directeur général de BSB (Burgundy School of Business).

Dans les pays anglo-saxons, de nombreux patrons ont suivi une formation en sciences humaines.
(I. Barth)

Investir dans les compétences transverses

Sur un marché de l’emploi mouvant et en perpétuelle évolution, difficile d’anticiper les futurs besoins des entreprises tant en termes de compétences que de connaissances. "Pour que les jeunes acquièrent des capacités d’adaptabilité, il faut les nourrir avec des soft skills et des compétences transverses. Les humanités sont alors centrales, déclare Isabelle Barth. Dans les pays anglo-saxons, de nombreux patrons ont suivi une formation en sciences humaines."

Si la demande spécifique de cours en humanités n’est pas encore formulée par les employeurs, les écoles ont tout intérêt à anticiper les bouleversements à venir pour le devenir de leurs diplômés. "Il faut que nous parvenions à résister à des entreprises qui demandent des spécialistes dans un domaine particulier. Je pense que les étudiants qui suivent uniquement des cours très techniques pourraient ne plus être suffisamment employables dans quelques années, faute de formation tout au long de la vie", complète la directrice de l’Inseec.

Les humanités permettent de développer une certaine musculature intellectuelle, nécessaire à un manager qui doit décider seul.
(L. Roche)

Analyser et décrypter les enjeux contemporains

Mais en quoi les humanités pourraient-elles contribuer à s’adapter au futur marché de l’emploi ? "Elles permettent de développer une certaine musculature intellectuelle, nécessaire à un manager qui doit prendre ses décisions seul", souligne Loïck Roche, directeur de GEM (Grenoble École de management). Les écoles de commerce sont formelles : par la rigueur et la réflexion qu’elles imposent, ces disciplines aident à mieux approfondir les grands enjeux contemporains.

À Burgundy School of Business, il est ainsi envisagé de renforcer l’enseignement des humanités avec notamment l’instauration d’un mémoire de fin d’études, un passage presque obligé dans les études universitaires. "Ce n’est pas tant le contenu ou le sujet qui nous intéresse que la méthodologie. Cela permettra aux étudiants d’apprendre à se poser des questions et à formuler des hypothèses, ainsi que d’acquérir des méthodes de travail et de recherche, bref d’adopter une vraie démarche intellectuelle", justifie Stéphan Bourcieu.

L’effort de réflexion que requièrent les humanités n’est pas le seul effet recherché. Le contenu de ces enseignements vise à fournir des outils d’analyse du monde qui nous entoure. "Les humanités aident à décrypter les informations et les grands enjeux européens. On ne peut pas comprendre le Brexit aujourd’hui sans connaître l’histoire de l’Europe !" estime Isabelle Barth.

À l’heure du digital, la dimension humaine permet de trier les informations.
(D. Manceau)

Si, aujourd’hui, le numérique donne accès à une quantité de données considérable, il faut désormais pouvoir démêler le vrai du faux. "À l’heure du digital, la dimension humaine devient encore plus importante. Elle nous permet de trier toutes les informations", pointe Delphine Manceau, directrice de Neoma business school.

Dans cet établissement, la direction a elle aussi choisi consacrer dès cette année du temps aux humanités dans le programme grande école. Il est prévu un nouveau module, "Humanités et management", dédié à une thématique – le travail –, étudiée sous différents angles, philosophiques, sociologiques, économiques, ethnographiques, ainsi qu’au travers d’un cycle de conférence sur les humanités, ou encore un "itinéraire philosophique et artistique".

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Pour cette dernière option ouverte aux volontaires, deux classes d’une trentaine d’étudiants de Reims et de Rouen accompagneront l’organisation des expositions d’art contemporain prévues au printemps prochain sur les campus de l’école. "Nous allons nourrir les étudiants philosophiquement et nous allons les faire écrire en laissant libre cours à leur imagination", détaille Sylvie Jean, directrice du programme grande école de Neoma.

"J’ai toujours rencontré dans les établissements de management de vrais passionnés, des personnes qui hésitaient entre leur passion et leurs études. Nous avons vu dans cet itinéraire l’opportunité de ne pas perdre ces étudiants-là", complète-t-elle.

Si les étudiants ont été mis à rude épreuve en prépa, ils ont été aussi nourris de beaucoup de culture générale, de philosophie…
(L. Roche)

Redonner goût aux cours

Les établissements de management ne cherchent pas à reconquérir uniquement les passionnés d’arts ou de philosophie mais plus largement tous leurs élèves. Lorsque les étudiants témoignent de leur expérience en business school, ils évoquent spontanément leurs stages, leur engagement dans la vie associative ou encore leur séjour en échange à l’étranger. Mais les cours et leur contenu sont souvent oubliés…

Le "blues" de l’étudiant d’école de commerce est d’ailleurs bien identifié : après deux années de classe préparatoire, riches en enseignements, les élèves se retrouvent quelque peu déboussolés une fois intégrés en école de management et déplorent parfois des cours assez creux.

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"Si les étudiants ont été mis à rude épreuve en prépa, ils ont été aussi nourris de beaucoup de culture générale, de philosophie… Même si ces cours pouvaient avoir un aspect rébarbatif, cela enrichissait leur réflexion", analyse Loïck Roche. Les humanités pourraient être le moyen de réconcilier les étudiants avec les cours en établissement de management.

Le directeur de GEM, lui-même docteur en philosophie, connaît bien ces problématiques. A Grenoble, des doubles diplômes ont été mis en place dès la première année du PGE. Les étudiants peuvent valider des licences en droit, histoire, lettres, philosophie et économie à l’Université Grenoble-Alpes en plus de décrocher à la fin de leurs études le diplôme grande école. Une façon de satisfaire des élèves désireux de poursuivre ce qu’ils ont découvert antérieurement en classe prépa ou à l’université.

Améliorer le continuum entre prépas et écoles

Quant au Chapitre des écoles de management, il travaille à améliorer le continuum entre les classes préparatoires et les grandes écoles et cherche à déterminer quels enseignements privilégier dans les écoles afin d’éviter cette rupture souvent décriée. Les humanités ont alors toute leur place dans cette discussion.

"La mise en place de cours dans le domaine des humanités bénéficie également aux étudiants en admissions parallèles, issus par exemple de BTS ou de DUT, qui ont suivi des cours assez techniques en gestion ou en comptabilité. Avec ces nouveaux enseignements, nous leur proposons une ouverture sur d’autres disciplines", relève Stéphan Bourcieu, directeur de BSB.

"Il est important qu’au terme de leurs études, les étudiants aient développé le goût de se cultiver pour continuer à se former tout au long de leur vie", conclut Loïck Roche.


Eva Mignot | Publié le

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Jiip.

Les journalistes confondent buzz médiatique et analyse du terrain. La réalité est qu'avec les prépas, la filière des GE françaises est sans doute, dans le monde, celle qui fait la plus grande place aux humanités. Ce sont les écoles qui recrutent peu ou pas sur CPGE qui ressentent le besoin de donner un niveau minimum de culture générale à leurs élèves. Ainsi l'inseec, qui n'est pas une référence parmi les écoles de management.

fredtouron.

Cela pose de gros problèmes : dans quelle mesure ces cours correspondent aux missions des business schools définies par les agences d'accréditation ? elles risquent fort bien de se faire retoquer... et l'idée ressemble un peu à la philosophie de la funeste france business school. Par ailleurs, "Sera-t-il utile demain de suivre encore des cours techniques de comptabilité quand le traitement comptable sera peut-être bientôt effectué par les nouvelles technologies ?" me semble carrément simpliste. Les étudiants ne maitrisent pas les bases de la comptabilité déjà ! on tient ce raisonnement depuis l'invention des calculatrices, il me semble que les cours de maths et de calcul n'ont pas disparu pour autant !