Pénuries du secteur paramédical : un "phénomène très global"

Nalini Lepetit-Chella
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Pénuries du secteur paramédical : un "phénomène très global"
La crise des recrutements s'accélère dans le secteur du paramédical. // ©  Simon LAMBERT/HAYTHAM-REA
Face au vieillissement de la population, les besoins en infirmiers, aides-soignants et autres professions paramédicales augmentent. Mais ces métiers peinent à attirer, particulièrement après que la pandémie de Covid-19 a mis en lumière les difficultés rencontrées par ces professionnels du soin. Le point en infographies sur une pénurie annoncée.

La "pénurie" de soignants dans le secteur paramédical est loin de ne toucher qu’une seule profession, selon Florence Girard, présidente de l’association nationale des directeurs d’écoles paramédicales (Andep). Aides-soignants, infirmiers, manipulateurs en électroradiologie, kinésithérapeutes dans les structures hospitalières, rares sont les métiers épargnés. Elle pointe en outre un "risque pour les techniciens de laboratoire" dans les années à venir.

Plus largement, "cette difficulté est un phénomène très global dans la santé, qui touche aussi les médecins et conduit à des déserts médicaux", analyse-t-elle. Après plusieurs années de crise sanitaire, ces "métiers épuisants" semblent avoir moins d’attrait. Pour Eric Henry, président de l’association Soins aux professionnels de la santé (SPS), "cela a complètement perdu de son aura d’être un soignant".

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Un palier dans le nombre de diplômés du paramédical

Ces difficultés sont perceptibles dès la formation et ne datent pas du Covid. En effet, le nombre d’aides-soignants et d’infirmiers diplômés d’État (IDE) diplômés chaque année peine à augmenter depuis 2012, d’après les données du service statistique public du ministère des Solidarités et de la Santé (Drees). En neuf ans, il a même diminué respectivement d’1% et de 7%.

Pourtant, cette chute n’est pas due à une baisse des inscriptions. Le nombre d'étudiants inscrits en formation d'aides-soignants entre 2011 et 2020 a ainsi progressé de 8%. Pour les formations IDE, qui durent trois ans, il a crû de 6% entre 2009 et 2018.

Les formations d’aide-soignant et d’infirmier en perte de vitesse

Tous les étudiants ne vont pas jusqu’au diplôme : environ 20% des étudiants des Ifsi "abandonnent leurs études", a déclaré le ministre de la santé François Braun, le 8 novembre 2022, d’après l’AFP. Un phénomène lié à leur "précarité" financière, mais également à la "maltraitance en stage", a-t-il affirmé.

Il y a des stages difficiles, qui découragent parfois totalement les étudiants de faire le métier d'infirmier. (F. Girard, Andep)

Eric Henry en témoigne, rapportant que la plateforme d’écoute de SPS a reçu "beaucoup d’appels d’étudiants infirmiers martyrisés par leur cadre infirmier, pendant le Covid"."Il y a des stages difficiles, qui découragent parfois totalement les étudiants de faire ce métier", reconnaît Florence Girard, de l’Andep. Et d’ajouter que "si les professionnels étaient plus heureux dans ce qu’ils font, sans doute y aurait-il une répercussion sur les étudiants".

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Des départs de soignants difficiles à remplacer

Car les abandons ne concernent pas seulement les étudiants. Après les premières années de pandémie, "beaucoup d’infirmiers de région parisienne ont quitté le métier et ne reviendront jamais", estime Eric Henry. Il anticipe "un énorme trou d’infirmiers dans les prochaines années". Et ce notamment parce qu'"on les a sur-utilisés, on a abusé d’eux pendant le Covid", dénonce le médecin.

Toutefois, une autre partie des départs était prévisible. "Il y a un vieillissement de la population chez les soignants, comme dans la population générale", rappelle Florence Girard. "Un certain nombre ont atteint l’âge de partir à la retraite."

Avec l’évolution des besoins de la société, nous allons manquer d’un grand nombre d’aides-soignants, d’infirmiers et d’auxiliaires de vie dans les prochaines années. (G. Gontard, Fnaas)

Le problème est que le vieillissement général de la population, lui, s’accompagne au contraire d’une nécessité croissante de soignants. "Avec l’évolution des besoins de la société, nous allons manquer d’un grand nombre d’aides-soignants, d’infirmiers et d’auxiliaires de vie dans les prochaines années", estime Guillaume Gontard, président de la Fédération nationale des associations d'aides-soignants (Fnaas).

Aides-soignants : des difficultés de recrutement annoncées

Le service statistique du ministère du Travail (Dares) prévoit en effet que le métier d’aide-soignant fera partie de ceux ayant les besoins de recrutement les plus élevés entre 2019 et 2030, dans sa projection sur les métiers en 2030, réalisée avec France Stratégie. Il s’agirait d’un des "métiers en plus forte expansion" sur la période, avec les ingénieurs informatiques, les infirmiers et les sages-femmes.

Mais l’étude anticipe également un fort déséquilibre entre les besoins en aides-soignants et le nombre de jeunes diplômés : ces derniers couvriraient moins des deux tiers des créations de poste et des départs prévus.

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De nouvelles places ouvertes en Ifsi et Ifas

En vue de cette croissance des besoins, les formations des aides-soignants et infirmiers évoluent, avec notamment un accroissement des capacités d’accueil. Dans le cadre du Ségur de la santé et de France Relance, le gouvernement a annoncé en mars 2021 la création de 6.600 places dans les Ifsi et autant pour les Ifas "d’ici 2022". Une hausse qui a eu lieu "principalement en 2022", précise Florence Girard.

"Aurait-on dû ouvrir ces places bien plus tôt ? Pour répondre à cette question, il aurait fallu avoir des chiffres beaucoup plus précis avant. Et nous n’avions pas prévu cette crise sanitaire ni ses conséquences", souligne la présidente de l’Andep. Elle pointe par ailleurs l’importance d’avoir les moyens d’apporter une formation de qualité à plus d’élèves, ce qui implique des financements, via les régions notamment, des locaux, pour accueillir les étudiants, et plus de places de stage. "Or, quand vous avez des baisses de personnel dans les services [de santé], le nombre de places de stage diminue."

Un appel à plus de reconnaissance des métiers du soin

L’attractivité des carrières paramédicales passe aussi par plus de reconnaissance des actes et soins effectués, pour Guillaume Gontard, de la Fnaas : écoute du patient, interventions pour limiter la perte d’autonomie, dans le processus de rééducation, etc.

Il appelle donc de ses vœux la mise en place de différentes passerelles pour les aides-soignants notamment. Parmi elles, la possibilité de se reconvertir en tant qu’infirmier en deux ans au lieu de trois, ou encore une voie pour devenir kinésithérapeute.

Au-delà de ces exemples, le président de la fédération demande la mise en place d’un "noyau de formation commun aux professions paramédicales", qui permettrait d’agrandir les perspectives d’évolutions dans ces métiers. Florence Girard appelle quant à elle à une reconnaissance de l’implication des soignants dans la formation des étudiants.

Le tutorat est "une charge importante, que les professionnels font souvent en plus de leur temps de travail, et ce n’est pas du tout rémunéré", indique-t-elle. La présidente souhaiterait donc que cet engagement soit pris en compte dans les évaluations annuelles, au niveau de l’appréciation, et qu’elle donne lieu à une "valorisation salariale".

Comment améliorer l'image des professions paramédicales ?

"Tant que la situation ne sera pas plus apaisée dans les services", améliorer l’attractivité des professions paramédicales "continuera à être très compliqué", estime Guillaume Gontard. Et cela ne peut pas se limiter à "une histoire de communication", poursuit-il, faisant référence à la campagne de recrutement lancée par le gouvernement en mars 2022.

Toutefois, l’importance d’une "information juste sur les métiers" paramédicaux n’est pas à négliger, met en avant Florence Gontard. "Les médias ont beaucoup enfoncé le clou sur tout ce qui n’allait pas, mais on a aussi des personnes qui font de belles choses et se plaisent dans leur travail.

"Comprendre les conséquences de la crise du Covid sur le monde de la santé va demander "une étude approfondie", fait valoir la présidente de l’Andep. Et l’Observatoire national de la démographie des professions de santé prépare un état des lieux et une analyse prospective de ces métiers. Un nouvel éclairage à venir, donc, sur l’avenir des professions paramédicales.


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