Alice Guilhon : "Nous devons tenir un Grenelle du financement de l’enseignement supérieur transcendant les clivages politiques"

Dahvia Ouadia, Ariane Despierres-Féry
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Alice Guilhon, directrice de Skema Business School et présidente de la CDEFM, répond aux questions d'EducPros.
Alice Guilhon, directrice de Skema Business School et présidente de la CDEFM, répond aux questions d'EducPros. // ©  CGE
Enjeux du supérieur, paroles de dirigeants : les trois questions d’EducPros. Entretien avec Alice Guilhon, présidente de la CDEFM (Conférence des Directeurs d’Écoles Françaises de Management) et directrice générale de Skema Business School. Lien formation-insertion, place et rôle des grandes écoles mais aussi impératif de financement de l’ESR sans oublier les étudiants, elle fait le point sur les enjeux et décisions qui devront être pris en main par le nouveau gouvernement et son président.

EducPros engage une nouvelle série d’interviews pour donner la parole aux dirigeants du supérieur. Objectif : évoquer avec eux les enjeux qui animent leur secteur, en matière d’enseignement, de recherche, de relations avec le monde économique, de développement et de structuration à l’échelle nationale et internationale. Tout un programme !

Nous commençons cette série des "Trois questions d’EducPros" avec en ligne de mire la présidentielle 2022. Des dirigeants du supérieur partagent leur regard sur comment, selon eux, les politiques les ont accompagnés – ou pas – pour relever leurs défis, se développer, accompagner leurs étudiants vers la réussite, participer à la production de connaissances, de la recherche et à développer l’économie. Dans ce second échange, Alice Guilhon, présidente de la CDEFM et directrice générale de Skema Business nous livre sa vision et ses idées pour développer l'enseignement supérieur et la recherche.

Selon vous, quelle décision politique marquante dans l'enseignement supérieur et la recherche (ESR) a façonné le paysage de manière durable ?

Une des décisions fortes de ces dernières années a été de s’attaquer, si j’ose dire, au lien formation-insertion. Plusieurs changements ont été conduits par le Ministère de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation pour réduire la distance entre les formations du supérieur et les besoins en talents des entreprises et des territoires.

La décision majeure a été d’ouvrir le débat et de prendre les premières décisions sur la mission formation-insertion des établissements de l’ESR. Il faut désormais aller plus loin.

Parcoursup a été un premier élément d’orientation qui devrait permettre de donner une information fiable et transparente pour éviter les engorgements dans certaines filières. Les Bachelor pro (BUT), le lancement de filières professionnalisantes et plus sélectives et connectées au "marché de l’emploi" sont aussi une étape qui pourrait, si elle est poursuivie, revaloriser les formations courtes et plus techniques dont ont cruellement besoin nos territoires et les PME françaises.

Dans le même cadre, la réflexion sur l’approche par compétences a été lancée, et devrait être généralisée à tous les établissements d’enseignement supérieur et non pas seulement à certains comme les Grandes écoles de commerce qui sont déjà les plus connectées au marché des talents ! Je pense que la décision majeure a été d’ouvrir le débat et de prendre les premières décisions sur la mission formation-insertion des établissements de l’ESR. Il faut désormais aller plus loin.

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Quelle est la pire décision qui a été prise au cours de vingt dernières années concernant l’ESR ?

La loi de 2013 dite loi Fioraso, qui a obligé les établissements d’enseignement supérieur à se regrouper soit en fusionnant, soit en intégrant une Comue. L’objectif était de simplifier le mille-feuille institutionnel et de rendre plus visibles les universités et grandes écoles françaises. On a eu le contraire : couches institutionnelles supplémentaires, lourdes, peu efficaces et conseils rajoutés aux structures déjà existantes. De plus dans la plupart des Comue créées, plus d’une vingtaine, on n’a laissé que des strapontins aux Grandes écoles, notoirement plus agiles cependant que les universités.

Dans la plupart des Comue créées on n’a laissé que des strapontins aux Grandes écoles, notoirement plus agiles cependant que les universités.

Depuis neuf ans maintenant, on observe que de nombreuses Comue se sabordent, ou tombent en obsolescence et sont le plus souvent remplacées par des établissements publics expérimentaux. L’ordonnance sur l’expérimentation de décembre 2018 a enfin renversé les choses en passant de changements imposés d’en haut à la possibilité de changements venant des établissements eux-mêmes.

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Quelles décisions devrait prendre immédiatement pour l’ESR le (la) nouveau (nouvelle) président(e) ?

Une des premières mesures à court terme doit concerner le financement de l’ESR public, y compris celui des établissements privés non lucratifs reconnus EESPIG ou autre, qui concourent aussi au service public. Des mesures plus structurelles devront être prises à moyen et long terme, notamment pour améliorer l’orientation des étudiants et l’insertion professionnelle des diplômés et mieux intégrer l’expérience étudiante à la vie de nos campus. Les étudiants sont parfois les grands oubliés de notre réflexion sur l’ESR, notamment le financement de leurs études.

Immédiatement, dès la loi de finances 2023, avec effet au 1 er janvier 2023, il faut se préoccuper d’accroître et d’élargir les sources de financement de l’enseignement supérieur. Et si possible de réserver ces nouvelles possibilités de financement aux établissements qui s’engagent sur des objectifs de résultats en matière d’insertion professionnelle et d’expérience étudiante, y compris le financement des boursiers qui doit être concentré sur ceux qui étudient dans les établissements contractualisant avec l’Etat seulement.

On ne peut prétendre avoir des universités et des écoles de rang mondial, attirer les talents du monde entier, attirer les entreprises innovantes sans mettre à niveau le financement de l’enseignements supérieur .

Quel que soit l’indicateur que l’on considère, la part des dépenses intérieures d’enseignement supérieur de toutes origines dans le PIB français, dépenses par étudiant ou autre, la France se situe environ à la douzième place, dans une petite moyenne des pays de l’OCDE. Il faut rappeler que c’est une organisation qui regroupe une majorité de pays à niveaux de vie plus faibles que le nôtre. La dépense par étudiant ne cesse de se dégrader depuis dix ans. On ne peut prétendre avoir des universités et des écoles de rang mondial, attirer les talents du monde entier, attirer les entreprises innovantes sans mettre à niveau le financement de l’enseignement supérieur. C’est une mesure d’urgence à prendre immédiatement.

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Notre pays n’a jamais vraiment tranché entre une participation accrue des étudiants ou un effort accru des pouvoirs publics au financement des études supérieures. Les anglo-saxons ont depuis longtemps tranché pour la première solution, mais n’oublions pas que la plupart des pays européens continentaux ont opté pour la seconde, comme c’est le cas par exemple de l’Allemagne et des pays scandinaves, avec un enseignement supérieur gratuit, ou même la Suisse, où les frais d’inscription restent assez modestes. Il peut y avoir des solutions intermédiaires comme les prêts à remboursement contingent, ou encore la défiscalisation d’au moins une partie des dépenses de formation supérieure des familles, sur le modèle de ce qui est fait pour la rénovation du patrimoine ou des associations d’intérêt général. Ces deux dernières formules pourraient concerner aussi bien le secteur public que le secteur privé non lucratif.

Mais il faut faire des choix et les stabiliser dans la durée. Pour ce faire nous devons tenir, très rapidement après les élections, un Grenelle du financement de l’enseignement supérieur. En réunissant autour des plus hautes autorités de l’Etat tous les acteurs concernés : universités, grandes écoles, étudiants, familles, entreprises. De ce Grenelle devraient émerger des orientations durables, transcendant les clivages politiques. L’avenir est aux pays qui ont fait le choix de la connaissance pour former leurs jeunes générations et d’y mettre les moyens. A force de ne pas choisir nous quittons peu à peu, année après année, le peloton de tête des pays les performants pour la société de la connaissance.

Pour la recherche, les questions de financement sont tout aussi cruciales. L’intensité de l’effort de la France pour sa R&D ne décolle pas des 2,2% du PIB atteint il y a déjà 10 ans. Aucun progrès depuis. Et dans cet effort, l’accent doit être mis sur le financement de la R&D par les entreprises, toujours notoirement plus faible en France que dans les grands pays développés.

Un autre point faible est l’inefficacité de la transformation des résultats de notre recherche fondamentale en innovations. Certes universités, grandes écoles et organismes de recherche se sont désormais ouverts aux entreprises, mais nous sommes encore très loin de la symbiose qui existe dans les grands pays scientifiques, et maintenant aussi en Chine entre entreprises innovantes et laboratoires de recherche.


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