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François Taddei : "Les universités font de la recherche sur tout sauf sur elles-mêmes"

Sylvie Lecherbonnier
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François Taddei, directeur du CRI, le centre de recherches interdisciplinaires
François Taddei, directeur du CRI, le centre de recherches interdisciplinaires // ©  Didier Goupy

L'université française innove, mais il faut l'aider à passer le cap des initiatives individuelles pour faire système. Tel est le point de vue de François Taddei, rédacteur en chef invité d'EducPros qui commente les articles du mois de mai 2015. Pédagogie, édition scientifique, prépa ou VAE... Le directeur du Centre de recherches interdisciplinaires met de l'innovation partout. Avec un credo : rien ne vaut la formation par la recherche.

Le numérique : "une prise de conscience mais un manque de moyens"

"La série d'articles consacrés au numérique montre que les universités sont en train de s'y mettre. Jusqu'à récemment, il y avait des initiatives assez isolées. Aujourd'hui, il existe des vice-présidents numériques dans les universités et les présidents eux-mêmes ont choisi ce sujet pour leur colloque annuel. Ce n'est pas anecdotique !

L'université est en train de se réinventer. Elle n'a pas le choix et elle l'a compris. Mais si l'on compare ce qui se passe au MIT et les innovations pédagogiques des universités françaises, on s'aperçoit que ce qui se passe en France est intéressant mais qu'au MIT, c'est structuré. Dans cette université américaine, il y a une vision d'ensemble, une stratégie délibérée, des moyens dédiés, alors que la France manque encore d'une pensée systémique qui intégrerait les différentes briques les unes avec les autres.

L'autre grande question, ce sont les moyens. Douze millions d'euros ont été mis sur les 'Idefi numériques' dont on connaîtra les lauréats en juin, alors que les États-Unis mettent un milliard de dollars dans les start-up EdTech. Rien que sur les Mooc, Harvard et MIT mettent 60 millions de dollars pour développer edX.

En France, la prise de conscience est là, mais les moyens ne suivent pas encore. Or il faut convaincre d'investir dans l'avenir des universités car c'est maintenant qu'elles se modernisent."

Mooc : "PASSER À l'étape d'après"

"Les plateformes de Mooc ne cessent de se développer. Il faut maintenant passer à l'étape d'après. Car si ce qu'on apprend à l'université se résumait aux cours amphi, ça se saurait. Comment créer des dispositifs plus ouverts et enrichissants ? Aujourd'hui, l'accès à la technologie n'est plus limitant, l'accès à ce que d'autres ont fait avant soi n'est plus limitant, l'accès à des pairs qui s'intéressent aux mêmes choses que vous n'est plus limitant. Ces barrières-là sont en train de tomber.

Or les universités ne sont pas des environnements apprenants. Une organisation apprenante est une organisation où les process s'améliorent d'année en année pour être de plus en plus efficaces. Autant les universités progressent sans cesse en termes de recherche, autant la manière dont elles traitent les étudiants n'est pas en progrès.

Le numérique peut permettre de collecter des données et d'avoir des nouveaux contenus qui évoluent notamment grâce aux étudiants. On appelle ça des écosystèmes d'apprentissage coopératif : dès que quelqu'un a appris quelque chose, quelqu'un d'autre doit pouvoir l'apprendre plus facilement. Exemple : les copies finissent toujours dans une poubelle. Autant d'impasses du point de vue de la vie des idées. Alors que si on a fait une très bonne copie et qu'on la partage, les autres vont pouvoir apprendre ce qu'il y a dedans. Documentons nos apprentissages !

L'autre point important sur l'avenir des Mooc, c'est le couplage avec la recherche. Mathieu Cisel, blogueur EducPros, en parle très bien : 'Après les Mooc, la Moor, la Massive Open Online Research.' Les universités font de la recherche sur tout sauf sur elles-mêmes. 'Que devient l'université ?' est un sujet émergent sur lequel elles ont du mal à mettre des moyens et des postes. Et à impliquer les étudiants. La dernière fois qu'on leur a demandé leur avis, c'était quand ? En mai 68, et encore parce qu'ils ont pris la parole."

Les copies finissent toujours dans une poubelle. Autant d'impasses du point de vue de la vie des idées.

Fraude scientifique : "Former tous les étudiants aux questions éthiques"

"Le dossier sur les dérives de l'édition scientifique rejoint des préoccupations personnelles. Au CRI [Centre de recherches interdisciplinaires], des anciens étudiants ont créé un cours d'éthique scientifique pour les nouveaux étudiants afin de comprendre les risques et les impacts des fausses publications.

Que les chercheurs ne travaillent pas sur la reproductibilité des recherches parce que les journaux ne publient que des recherches nouvelles, c'est normal. Mais, plutôt que de faire des TP qui sont toujours les mêmes, les enseignants pourraient inciter tous les étudiants à reproduire les résultats des articles les plus importants dans leur domaine. Ils documenteraient leurs travaux et pourraient ainsi alimenter une base de données sur la reproductibilité.

Plus largement, il faut systématiquement s'interroger sur les implications de ce que l'on fait et donc plutôt que de faire un cours sur l'éthique hors sol, faire en sorte que la réflexion éthique soit présente dans tous les enseignements. Ainsi, l'année prochaine, tous les dépôts de candidatures des étudiants du CRI devront répondre à des interrogations éthiques. Et je souhaite que tous mes doctorants consacrent au moins un chapitre de leur thèse à ces questionnements."

Le MediaLab du MIT ©J.Gourdon - janvier 2014

Classe prépa : "les concours des grandes écoles doivent évoluer"

"Si la prépa était la meilleure formation au monde, cela se saurait. Les autres pays nous auraient copiés. Or les autres pays du monde ne proposent pas des prépas, ils mettent des étudiants motivés en face de chercheurs motivés. À Louis-le-Grand, j'ai appris plein de choses mais le programme n'a pas beaucoup évolué depuis que j'y suis passé.

La prépa compte un haut taux d'encadrement, mais sur un programme en partie obsolète car pas connecté à la recherche ou aux nouvelles manières d'apprendre. Mais cela ne dépend pas que des profs de prépa. Les programmes des concours des grandes écoles qui n'évoluent pas sont grandement en cause... Si dans ces concours, il y avait plus d'épreuves de l'ordre du portfolio (quels défis vous avez relevés ?) ou des problèmes complètement ouverts, on amènerait les étudiants à réfléchir autrement et cela rapprocherait naturellement les prépas des universités.

Cela vaut pour tout le système éducatif : au lieu d'évaluer les étudiants sur le fait qu'ils connaissent les problèmes d'hier, pourquoi ne pas les inviter à se poser des questions pour définir les problèmes d'aujourd'hui et de demain ?"

Au lieu d'évaluer les étudiants sur le fait qu'ils connaissent les problèmes d'hier, pourquoi ne pas les inviter à se poser des questions pour définir les problèmes d'aujourd'hui et de demain ?

#Carte blanche – VAE : "les universités ont leur rôle À jouer"

"J'aimerais bien connaître les meilleures pratiques de VAE [Validation des acquis de l'expérience] à l'échelle mondiale. Bureaucratique, elle semble aujourd'hui assez mal fonctionner. Pourtant, les universités savent certifier qu'un étudiant maîtrise tel ou tel pan du savoir, elles devraient donc s'emparer de cette mission. Une plateforme numérique pourrait compter le nombre de pages de blogs, de pages Wikipedia, de Mooc qu'un apprenant a suivis pour en faire un open portfolio... Ces traces permettraient de comparer ce qu'ils ont appris de manière informelle et ce qu'ils doivent apprendre de manière formelle pour arriver à dire 'vous savez 87% d'une licence de physique' ou '27% d'un master en gestion' et 'je vous recommande tel ou tel contenu pour vous rapprocher des 100%'.

Nous sommes en train de travailler à la création d'une telle plateforme avec l'université Paris-Descartes et Sorbonne Paris Cité dans le cadre des Idefi numériques. Mais pour la formation initiale. Nous voulons créer des diplômes blancs, comme il peut y avoir des projets blancs de recherche. Il y a pléthore de cours dans les universités et sur le Web... Si vous les cumulez, vous pouvez avoir une licence. Les quelques enseignements obligatoires sont sur la gestion de projet. S'y ajoute du mentorat pour donner de la cohérence à son parcours. C'est une manière de commencer à répondre à cette problématique : un grand nombre d'étudiants actuels exerceront demain des métiers qui n'existent pas aujourd'hui."


Sylvie Lecherbonnier | Publié le

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Séverine.

Ma recherche a porté sur les grandes écoles, l'enseignement supérieur. Mais ça a été un tour de force. Ma thèse s'intitule " Formes et enjeux de la sociabilité dans les équipes de recherche en sciences humaines et sociales ". J'ai découvert un nouveau concept : " le convivialisme coopétitif ". Elle est téléchargeable via ce lien : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01223246/ Mon mémoire de master 2 recherche, quant à lui traite de " La Précarité Etudiante à l'Université et dans la Recherche en Sciences Humaines et Sociales "

Sainson.

Belle et stimulante réflexion. A signaler tout de même la publication de réflexions de juristes sur ce thème dans le numéro 16 (mai 2015) de l'"Actualité Juridique de Droit administratif".

Fedon.

Il y a un sujet que vous n'abordez pas; celui de la formation - à la pédagogie - des enseignants dans l'enseignement supérieur. Aujourd'hui, cela n'apparait toujours pas nécessaire; chaque nouvelle génération d'enseignants reproduit ce qu'elle a vu de la génération précédente lorsqu'elle était en position d'étudiants. Mais (très) bientôt, avec les nouvelles méthodes et technologies - telles celles que vous prônez - ce ne sera plus possible. Que proposez-vous de faire?

Georges Dhers.

je rentre dans l'échange de ce groupe et partage cet avis; ce sont les pédagogies coopératives qu'il faut aujourd'hui mettre au premier plan (à tous les niveaux de l'éducation mais aussi dans la recherche); cela veut dire priorité aux petits groupes de chercheurs; l'idéal est de faciliter leur regroupement par motivations (thèmes de recherche) puis par affinités, et enfin par complémentarités de savoirs et savoir faire. c'est un excellent moyen pour favoriser entraide et émulation, entraide et créativité, intelligence et créativité collective, traitement des dénis et auto réflexivité, transdisciplinarité, et donc faire émerger des communautés épistémiques et des organisations apprenantes.

Fourcade.

Toujours aussi percutant François Taddei . Merci pour ces éclairages ...