Martial Martin (ADIUT) : "Nous remettons la professionnalisation au cœur de l'organisation des IUT"

Etienne Gless
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"Que vous effectuiez votre BUT à Valenciennes ou à Bayonne, vous avez 67% de programme en commun", affirme Martial Martin.
"Que vous effectuiez votre BUT à Valenciennes ou à Bayonne, vous avez 67% de programme en commun", affirme Martial Martin. // ©  HJBC / Adobe Stock
Ecriture des programmes du nouveau diplôme de BUT, accueil des bacheliers technologiques à hauteur de 50% dans les IUT, réussite de l'ensemble des étudiants ou déploiement de l'alternance sur trois ans... Martial Martin, président de l'association des directeurs d'IUT revient pour EducPros sur les enjeux de la mise en place des bachelors universitaires de technologie.

La mise en place du nouveau diplôme phare des IUT, le BUT, à la rentrée universitaire 2021–2022 n’a pas été de tout repos. Cette réforme s’est-elle faite à marche forcée ?

Cela a généré d'énormes contraintes de notre côté. Il y avait une volonté des ministères de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur de la Recherche et de l’Innovation d’avoir une articulation des différentes réformes en cours : réforme des filières générale et technologique du bac, réforme du BUT.

Il y avait aussi la volonté de faire converger leurs calendriers. Début 2021, nous avons écrit dans un temps record les programmes nationaux de la première année de BUT. Leur parution est intervenue en mai 2021 pour une mise en œuvre en septembre 2021. Il nous fallait faire très vite et écrire 100% du programme en national pour être en mesure de le déployer dès la rentrée 2021 pour accueillir les nouveaux bacheliers.

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Où en sont les programmes de deuxième et troisième années de BUT ?

Nous avons travaillé sur ces programmes depuis le début de l'année 2022. Nous avons aussi fait un retour sur les programmes de première année.

Nous allons bientôt publier les 9.000 pages de programmes de l’ensemble des BUT, première, deuxième et troisième années du programme national, soit 67% du programme total. Les 33% du programme restant doivent être écrits localement pour correspondre aux besoins des bassins d'emploi.

Pourquoi laisser cette possibilité d'adapter localement un tiers du programme ?

On travaille toujours avec un référentiel de compétences à acquérir identique partout en France. Que vous effectuiez votre BUT à Valenciennes ou à Bayonne, vous avez 67% de programme en commun et le référentiel compétence obtenu à l’issue de votre formation est strictement le même.

Nous pouvons avoir des pédagogies adaptées au public que l'on forme et aux besoins locaux des entreprises.

En revanche, à l’intérieur de ce référentiel on peut avoir des pédagogies adaptées au public que l’on forme. Ainsi, un IUT qui accueille des bacheliers issus de telle ou telle filière de bacs technologiques ou ayant suivi tels enseignements de spécialités doit pouvoir adapter ses enseignements. En première année de BUT, les IUT ont désormais la capacité de s’adapter aux étudiants.

Nos publics ne sont pas partout les mêmes. Si nous avons vocation à former des étudiants qui auront un diplôme unique qu’ils pourront faire valoir aux entreprises sur tout le territoire, à l'entrée en première année, le profil des étudiants n'est pas le même selon que l’on soit à l'IUT de Villeurbanne ou à celui de Saint-Brieuc. Pour ces publics divers, il nous faut cette souplesse pour nous adapter.

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Les programmes des BUT conservent aussi une possibilité d’adaptation locale aux besoins des entreprises…

Oui. Les IUT peuvent aussi adapter les 33% restants des programmes pour répondre aux besoins locaux de l’industrie et des services.

Par exemple un IUT proche de grands chantiers navals pourra, dans son BUT génie mécanique et productique, intégrer des éléments spécifiquement sur les matériaux utilisés dans la construction navale. Auparavant, nous avions un programme totalement écrit et modifiable à hauteur de 20%.

En quoi la réforme modifie-t-elle en profondeur le nouveau diplôme phare des IUT ?

Nous sommes désormais sur un cursus en trois années, sans sélection intermédiaire et avec une sécurisation du parcours pour l’étudiant. C'est une excellente chose : cela réinscrit les formations des IUT dans le schéma LMD (licence-master-doctorat), et dans l’université dont nous sommes une composante.

Au-delà de cette sécurisation du cursus, cette réforme du BUT offre une approche radicalement nouvelle de l’enseignement désormais orienté vers l’usager (étudiant ou personne en formation continue) en mettant en place une approche par compétences.

Celle-ci met l’apprenant en situation professionnelle avec toujours la dimension universitaire. L’étudiant doit pouvoir interroger ses différentes expériences de professionnalisation à partir de savoirs proprement universitaires.

La réforme du bac fait écho à celles de l’université et du DUT

La majorité des jeunes étaient en poursuite d'études après un DUT. Un des enjeux de la réforme était aussi de reprofessionnaliser le nouveau diplôme phare des IUT. Comment allez-vous procéder ?

Nous entendons remettre la professionnalisation au cœur de l'organisation des IUT. Nous devons soutenir le développement économique local à travers la formation de jeunes pour intégrer les entreprises à l’issue de leur BUT.

Avec l’ancien DUT, en moyenne, 15% de jeunes entraient dans la vie active et 85% continuaient des études post-DUT.

Mais attention, toutefois, après un DUT, si certains jeunes poursuivaient vers des formations post bac+2 en trois ans – cursus d’ingénieurs ou de grandes écoles -, les trois-quarts s'orientaient vers une licence professionnelle en un an. Ce qui était insécurisant pour eux. Ils étaient amenés à repostuler pour une licence professionnelle et donc à subir deux fois les fourches caudines de la sélection universitaire : avant le bac puis avant d’être diplômé du DUT pour effectuer une troisième année en licence professionnelle. Avec la réforme du BUT, nous sécurisons leurs parcours.

Combien visez-vous de jeunes diplômés qui entreront directement dans la vie active une fois leur BUT en poche ?

Sur la sortie à l'issue de licence pro, d'après la dernière enquête d’insertion à 30 mois et portant sur les diplômés de 2019, 50% entrent sur le marché du travail (dont 46% en insertion durable avec un CDI) et 50% poursuivent des études. Ces résultats ne sont pas encore officiels.

Nous visons 50% des jeunes en insertion professionnelle et 50% des jeunes en poursuite d'études.

C’est ce que l’on vise dans le nouveau modèle : avoir à l’issue du BUT 50% des jeunes en insertion professionnelle et 50% des jeunes en poursuite d’études sur deux années supplémentaires pour obtenir un bac+5.

L'an passé, l'Adiut et France Universités s'étaient inquiétées de la volonté de la CDEFI d'intégrer les diplômés de BUT en première année de cycle d'ingénieurs. Où en êtes vous ?

Il y a eu beaucoup de craintes et d'incompréhensions des deux côtés. Il y avait une compréhension incomplète de la réforme du BUT et une perception fausse du nombre d’heures qui étaient effectuées en BUT. Il y avait des formats dans notre apprentissage qui étaient innovants. Ils ont nécessité une présentation à nos partenaires pour qu’ils comprennent que le BUT conservera les exigences que l'on retrouvait dans l'ancien DUT.

En particulier on a dû expliquer aux écoles d’ingénieurs, UFR, écoles de management ou IAE ce qu’étaient les situations d’apprentissage et d’évaluation (SAE). Celles-ci représentent 40% du poids des études en BUT aujourd’hui.

Finalement, les jeunes issus d'un BUT devront-ils étudier six ans pour obtenir leur titre d'ingénieur ?

Avec les écoles d’ingénieurs nous sommes tombés d'accord : les cursus de BUT et d'écoles d'ingénieurs ont du sens et le mieux c’est de suivre les deux cursus en entier. Autrement dit, le mieux, c’est de faire trois ans d'IUT et trois ans en école d’ingénieurs.

Mais d’un autre côté, il faut garder la possibilité pour les profils étudiants très avancés et offrant toutes les capacités de réussite, qu’ils puissent intégrer des écoles d’ingénieurs à l’issue de leur bac+2.

Les aides provisoires à l’embauche de jeunes en alternance sont prolongées jusqu'à la fin de l'année. Êtes-vous pour leur pérennisation ?

Nous espérons que ces aides à l’embauche d’alternants seront maintenues car elles sont déterminantes dans la capacité de certains de nos étudiants à mener à bien leurs études. Ces aides leur permettent d’être indépendants financièrement durant leur formation.

Miser sur l’apprentissage a un coût qui ne correspond pas à des dépenses de fonctionnement mais à des dépenses d’investissement à deux ou trois ans.

La possibilité d’effectuer des études en IUT en alternance est un enjeu central de promotion sociale. Et puis c’est un coup de pouce à nos entreprises locales qui sortent tout juste de la crise.

Miser sur l’apprentissage a un coût qui ne correspond pas à des dépenses de fonctionnement mais à des dépenses d’investissement à deux ou trois ans. Une fois effectué son apprentissage, le jeune diplômé de BUT devient largement créateur de richesse. Et même durant son apprentissage d'ailleurs !

Pour l'heure l'alternance sur trois ans n'est pas proposée dans tous les IUT. Pourquoi ?

C'est vrai que l'alternance s'effectue principalement sur deux ans . Les IUT travaillent actuellement à la mise en place de contrats de deux ans à la rentrée 2022 pour arriver jusqu’à la diplomation. L'alternance est possible en première année dans certains BUT. Et, de fait, des entreprises s'emparent de cette possibilité.

Mais la plupart des IUT préfèrent tenir compte des spécificités des étudiants qui entrent aujourd’hui en première année à l'IUT : ils sont moins préparés à entrer directement sur le marché du travail dans certaines branches.

De plus, il faut tenir compte de la conjoncture de la crise sanitaire : deux années de lycée sous crise Covid n'offrent pas les meilleures conditions pour entrer directement en entreprise avec ses codes, son savoir-être… Beaucoup de jeunes ont aussi été un peu désocialisés sur ces deux années dans leur lycée, ou leur formation supérieure quand ils se réorientent vers un IUT.


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