Les universités et IUT remontés contre la CDEFI autour du BUT

Etienne Gless
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Les universités et IUT remontés contre la CDEFI autour du BUT
// ©  Boggy/Adobe Stock
En annonçant vouloir intégrer les futurs titulaires d'un bachelor universitaire de technologie (BUT) en première année de cycle d’ingénieurs, la CDEFI a réveillé la bataille entre grandes écoles et université. Pour les IUT et les universités, la CDEFI brise ainsi le principe du "cinq ans pour un bac+5" et en profite pour promouvoir les propres bachelors de ses écoles. Décryptage.

"La poursuite d’études des futurs titulaires d’un BUT dans les écoles d’ingénieurs la plus adéquate est celle d’une admission en première année de cycle ingénieur". Cette petite phrase d’un communiqué de la CDEFI (Conférence des directeurs des écoles françaises d'ingénieurs) publié le 27 avril a mis le feu aux poudres.

"La position de la CDEFI par rapport au bachelor universitaire de technologie nous a d'autant plus surpris que les programmes ne sont pas encore finalisés, que le diplôme n’est pas encore mis en place et que les IUT sont encore en train de mettre en place des parcours spécifiques", s’agace un membre du bureau de la Conférence des présidents d’université (CPU).

Cette dernière a réagi le 30 avril par un communiqué de presse d’une rare virulence : "La Conférence des présidents d'université dénie à la CDEFI toute compétence pour juger de la valeur d'un diplôme universitaire".

Objet de l’ire : d'abord l'a priori négatif sur le futur diplôme de BUT, la CPU accusant la CDEFI d'en ternir la valeur. Ensuite le fait de s'adresser directement à la Commission des titres d'ingénieurs (CTI) pour lui recommander la meilleure marche à suivre : "La CTI est censée être un organisme indépendant d'évaluation et d'accréditation. Ce communiqué révèle les liens particuliers qui existent entre la CDEFI et la CTI", explique la même source à la CPU qui ne souhaite pas officiellement communiquer sur le sujet pour éviter d'alimenter la polémique.

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Bataille pour attirer les lycéens en bachelor d'école d'ingénieurs

Sur le fond, cette polémique révèle la bataille en cours pour attirer les futurs étudiants en pleine campagne Parcoursup. "Certaines écoles du réseau CDEFI prennent ce prétexte du BUT pour valoriser leur propre bachelor, analyse un responsable de l'Adiut, l'Association des directeurs d'IUT. Ce faisant ils envoient un signal négatif aux jeunes pour les attirer : 'si vous ne voulez pas perdre un an, n’allez pas en BUT venez dans nos bachelors d'écoles d'ingénieurs'"…

Selon nous chaque école doit être libre d’avoir sa propre politique de recrutement sans avoir une injonction de la CDEFI vers la CTI qui peut être lue comme une forme de menace. (Un membre du bureau de la CPU)

Autre reproche adressé par la CPU : la CDEFI avait déjà milité par le passé pour que les bachelors qui fleurissent dans les écoles d'ingénieurs soient évalués par la CTI pour l'obtention du grade de licence. "Ce n'est pas la mission de la CTI qui comme son nom l'indique est d'évaluer les titres d'ingénieur. Pourquoi les bachelors des écoles ne seraient-ils pas évalués comme les autres diplômes de l'enseignement supérieur ?", s'interroge-t-on à la CPU. "Ce courrier malvenu révèle les liens qui existent entre la CTI et la CDEFI et qui peuvent parfois poser question", insiste-t-on à la CPU.

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Rupture du contrat tacite "cinq ans pour un bac+5" ?

Les futurs bacheliers 2021 seraient-ils ainsi pris en otage ? "La CDEFI envoie un signal fort auprès des lycéens, à l’heure même où les choix sur Parcoursup se précisent : ils n’auraient pas de continuité de formation en école d’ingénieurs par la voie du BUT", s'indigne la CPU.

Ainsi les 120 crédits ECTS acquis dans un diplôme d'université tel que le BUT ne permettront plus d'accéder en deuxième année de cycle d'études d'ingénieurs. En conséquence, les étudiants devront-ils attendre six ans ans pour obtenir son bac+5 ? "Au départ la position de la CDEFI était pourtant très constructive, s'étonne-t-on à l'Adiut. On travaillait ensemble à la mise en musique de la partition soutenue par le président de la CDEFI, lui-même : cinq ans pour un bac+5. Un jeune qui passe par un BUT devra mettre cinq ans au total pour obtenir son diplôme d’ingénieur. Nous avons évoqué plusieurs pistes comme des années communes dont une dernière année de BUT qui aurait pu comporter des renforts dans certaines disciplines pour préparer une intégration en 2e année d’école d'ingénieurs".

Dans une interview à l'AEF le 4 mai, Jacques Fayolle président de la CDEFI a enfoncé le clou : "Sur les deux premières années de BUT, le nombre heures de formation n’est plus tout à fait le même qu’en DUT. Si on regarde globalement les compétences effectivement visées, on se dit qu’intégrer un apprenant de 2e année de BUT ne sera a priori plus possible si on ne souhaite pas le mettre en difficulté".

Côté IUT et universités, on assure que la refonte du parcours en BUT n'abaissera nullement le niveau du diplôme : "Il s'agit d'une réingénierie du diplôme davantage tourné sur les compétences", fait-on valoir à la CPU. "De plus les écoles et les universités sont autonomes. Dans le cadre des aménagements locaux, il serait tout à fait possible de proposer des parcours d'études plus destinés à l'intégration sur le marché de l'emploi, d'autres plus à la poursuite d'études. Pourquoi en faire une généralité et écrire à la CTI : c'est ainsi que vous devez faire".

Écoles d'ingénieurs : la CTI s'empare de l'évaluation des bachelors

Les étudiants d'IUT, un vivier qui restera courtisé par les écoles d'ingénieurs

"C’est l’éternelle bataille entre l’université et les grandes écoles qui ressort ! Mais je suis un éternel optimiste, je pense que ça va s’arranger, je ne vois pas les écoles d’ingénieurs se couper artificiellement des étudiants issus d’IUT", estime un directeur d'IUT de l'est parisien.

Selon lui, les écoles d'ingénieurs apprécient ce type de profils mais c'est aussi une question de survie pour elles. "Je pense que la position ne peut pas tenir à la CDEFI : une partie des écoles d’ingénieurs vont assurer qu’elles continueront à prendre des jeunes issus des IUT en 2e année d’écoles d’ingénieurs. C'est déjà le cas de certaines écoles avec lesquelles nous travaillons de longue date".

D’ici 2023 – date des premières promotions de BUT ayant validé les deux premières années – écoles d'ingénieurs et IUT ont le temps de se poser calmement pour réfléchir à créer et aménager les parcours de formation. Reste que deux semaines après la déclaration de la CDEFI, la pilule ne passe toujours pas côté IUT et universités : "Lors des journées portes ouvertes, je n'ai eu de cesse d'affirmer aux lycéens qui souhaitaient entrer en IUT pour rejoindre ensuite une école d'ingénieurs qu'ils pourraient faire leur bac+5 en cinq ans ! S'ils doivent obtenir leur bac+5 en six ans, je vais passer pour un menteur auprès des candidats !", s'agace le même directeur d'IUT. De la violence des échanges dans l'enseignement supérieur quand il s'agit de défendre son pré carré…


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