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À Strasbourg, l’université apprend le français à des réfugiés

Isabelle Maradan  |  Publié le , mis à jour le

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L’IIEF, rattaché à l’université mais financièrement indépendant, accueille et forme des réfugiés, sans bénéfice. Il ne peut cependant pas supporter le coût de leur formation.
L’IIEF, rattaché à l’université mais financièrement indépendant, accueille et forme des réfugiés, sans bénéfice. Il ne peut cependant pas supporter le coût de leur formation. // © Isabelle Maradan

Favoriser l’insertion sociale, voire la reprise d’études, de Syriens et Irakiens qui ont tout laissé derrière eux. Telle est l’ambition de l’université de Strasbourg, qui a investi 45.000 euros pour permettre à 75 réfugiés de suivre gratuitement de cours de français langue étrangère. Mais l’initiative se heurte au manque de moyens.

Après moins de quatre mois de cours de FLE, Steven, un Irakien de 27 ans qui tenait un magasin de réparation de téléphones portables dans un village chrétien près de Mossoul, peut désormais raconter son histoire en français. Steven n’a pas pu poursuivre ses études "à cause des problèmes des chrétiens en Irak" et a "fui Daech avec sa famille".

Depuis son arrivée à Strasbourg, "le 13 janvier 2015", date gravée dans sa mémoire, il a frappé aux portes de tous les restaurants et magasins en quête d’un travail et n’a essuyé que des refus. Il remercie la France de son accueil et insiste pour lancer un appel : "J’ai besoin d’un travail sinon comment je continue ma vie comme ça ?"

"L’apprentissage de la langue est le premier facteur de l’insertion sociale", indique Mathieu Schneider, vice-président sciences et société de l’université de Strasbourg. Fidèle à sa tradition humaniste, l’établissement s’est mobilisé pour proposer gratuitement des cours de français aux réfugiés syriens et irakiens.

Depuis l’automne 2015, trois groupes de 25 réfugiés, essentiellement syriens, irakiens, ainsi que quelques arméniens, arrivés en France depuis janvier 2015, peuvent bénéficier de cours de FLE pendant un semestre. Budget total de l’opération financée par l’Unistra : 45.000 euros. "Vous les accueillez, nous les formons", avait ainsi lancé Alain Beretz, le président de l’université strasbourgeoise, au maire de la ville, Roland Ries, en septembre 2015.

L’Unistra finance, L’IIEF forme

Mi-septembre 2015, Mathieu Schneider a réuni notamment les services sociaux, le Crous (Centre régional des œuvres universitaires et scolaires) et l’Institut international d’études françaises. L’IIEF, rattaché à l’université, mais financièrement indépendant, propose alors d’accueillir et de former des réfugiés, sans bénéfice, mais ne peut supporter le coût de la formation.

L’université de Strasbourg dégage alors 15.000 euros sur la fin de son exercice 2015 pour un premier groupe de 25 étudiants. De quoi financer le poste d’enseignants de FLE (français langue étrangère) pour offrir un semestre de cours, à raison de 17 heures par semaine. Ne manquent que les élèves.

Un premier communiqué est publié pour informer les réfugiés de ce dispositif. Il faut attendre sa traduction en anglais et en arabe pour qu’il soit suivi d’effet. "À partir du moment où il a été relayé via les réseaux sociaux et l’association Alsace-Syrie, le premier groupe de 25 bénéficiaires a été monté en quinze jours", détaille Mathieu Schneider.

Le dispositif est d’abord pensé pour des réfugiés arrivés en France depuis le 1er septembre 2015. Faute de candidats répondant à ces critères, la date est avancée au 1er janvier 2015.

Le français, c’est une question de survie pour les réfugiés. Ils apprennent en trois mois ce que d’autres mettent six mois à apprendre (M. Trescarte)

Tout perdu

Les cours de FLE (français langue étrangère) ont commencé juste après les vacances d’automne pour le premier groupe. "La plupart d’entre eux avaient déjà un emploi dans leur pays. Nous avons reçu des ingénieurs, des médecins… qui souhaitent apprendre le français pour reprendre des études et exercer leur métier. D’autres n’ont pas achevé leur cursus dans leur pays et il est difficile d’établir des équivalences", déclare Nadia Kardouz, chargée d’accueil d’étudiants internationaux à la MUI (maison universitaire internationale).

Tous les bénéficiaires ont le statut de réfugié ou une demande en cours. Nadia Kardouz travaille en étroite collaboration avec le Crous et les assistantes sociales pour le logement et les aides financières. "C’est du sur-mesure. Concernant le logement, certains sont en famille d’accueil, d’autres en résidence universitaire. Ceux qui ne touchent ni le RSA (revenu de solidarité active) ni l’ADA (allocation pour demandeur d'asile) peuvent bénéficier d’une aide de 1.600 euros maximum", précise-t-elle.

Les expatriés involontaires ont généralement tout perdu en quittant leur pays. Au cœur de l’hiver alsacien, Nadia Kardouz prend l’initiative d’organiser une collecte en urgence. Elle sollicite ses collègues et amis pour récupérer des couettes, des oreillers et des produits de première nécessité. La famille de Raghda, Irakienne de 23 ans, avait trois maisons en Irak et vit désormais dans un petit appartement avec une seule chambre. "Pour Jésus, j’ai tout perdu", résume Steven.

Une question de survie

"Le français, c’est une question de survie pour les réfugiés. Ils apprennent en trois mois ce que d’autres mettent six mois à apprendre", observe Mady Trescarte, enseignante en FLE. Elle sort de trois heures de cours avec un groupe de niveau A2, qui ne voulait pas faire de pause et a réclamé plus de devoirs pour les vacances.

"On aimerait n’avoir que des Syriens et des Irakiens, n’hésite pas à dire sa collègue Emmanuelle Pralong. Ils sont gentils, polis, participent et sont très motivés." Selon Liliane Koecher, directrice de l’IIEF, ces heures de cours sont "une bulle, où les réfugiés se sentent protégés dans un quotidien très compliqué."

Il n’empêche que l’histoire de ces apprenants y résonne parfois au détour d’une question. "Que feriez-vous si vous aviez de l’argent ?" était-il inscrit sur le tableau blanc interactif à la fin du cours dispensé par Mady Trescarte. "J’aiderais les enfants en Syrie", a répondu Durra, trentenaire, dans un français parfait.

Arrêt du dispositif faute de moyens

Faute de moyens, le troisième groupe de 25 réfugiés sera aussi le dernier à bénéficier cette année de ce dispositif à Strasbourg. "Cette année, l’université de Strasbourg a dû accueillir 3% ou 4% d’étudiants en plus, à moyens constants", justifie Mathieu Schneider.

Un appel aux dons, lancé par la Fondation de l’université, n’a permis de récolter que 3.000 euros. Il a été interrompu "en raison des crispations autour de l'accueil des réfugiés après les événements de Cologne", révèle le vice-président. Des moyens insuffisants pour répondre à l’appel d’air suscité par la diffusion de l’information sur le dispositif mis en place par l’établissement. "Nous avons reçu des demandes de réfugiés arrivés à Paris ou Lille", fait valoir Nadia Kardouz.

À l’instar de l'université Paris-Ouest-Nanterre-La-Défense, d’autres se mobilisent, comme Université Grenoble-Alpes, entrée en contact avec le coordonnateur du dispositif strasbourgeois pour "mettre des actes en face des déclarations et savoir comment nous avions fait", signale Mathieu Schneider. "Mais nous nous sentons seuls, déplore-t-il. Le gouvernement doit prendre ses responsabilités."

Un dispositif finalement reconduit

L'Unistra a pris la décision le 8 mars 2016 : elle apprendra le français à de nouveaux réfugiés, à l'IIEF (Institut international d’études françaises), à la rentrée 2016.

"Nous devrions accueillir entre 40 et 60 nouveaux réfugiés en FLE", espère Mathieu Schneider, à l'heure des hypothèses sur les capacités d'accueil.
Le vice-président sciences et société de l’université de Strasbourg table notamment sur les places libérées par les réfugiés dont le niveau en français sera suffisant pour reprendre des études. "Environ un tiers", jauge-t-il. Il est également prévu d'étendre la capacité d'accueil de 25 personnes, soit un total d'environ 100 bénéficiaires, contre 75 l'an passé.

Comme cette année universitaire, le dispositif sera financé par l'Unistra, qui va se saisir des budgets de projets qui n'aboutissent pas, ou sont reportées, pour le financer. "Sur le budget global cela ne représente pas un pourcentage énorme. Si l'université veut le faire, elle trouve l'argent", assure Mathieu Schneider.

Selon lui, la qualité de l'accompagnement et du conseil aux personnes accueillies relève davantage de la motivation de personnels que de l'enveloppe budgétaire.

Isabelle Maradan  |  Publié le , mis à jour le

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