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L'université de Nantes met au programme compétences et pédagogie

Sophie Blitman  |  Publié le

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Spécialiste de pédagogie universitaire, Denis Berthiaume ‎est intervenu lors d'un séminaire organisé par l'UFR de sciences.
Spécialiste de pédagogie universitaire, Denis Berthiaume ‎est intervenu lors d'un séminaire organisé par l'UFR de sciences. // © université de Nantes

À l'université de Nantes, l'UFR de sciences bouleverse son offre de formation en adoptant une "approche programme". Cette démarche vise à mettre l'accent sur les compétences acquises par ses 4.500 étudiants, tout en renouvelant les méthodes pédagogiques.

Que doit être capable de faire un diplômé de licence de génie civil, de master de biologie-santé ou de doctorat d'informatique ? Et comment l'amener à acquérir ces compétences ? Voilà le questionnement auxquels se soumettent les équipes pédagogiques de la faculté des sciences nantaise depuis fin 2014. Ici, le renouvellement de l'accréditation de l'offre de formations est l'occasion de déployer une approche programme au sein de toute l'UFR (unité de formation et de recherche).

Concrètement, il s'agit de définir les compétences attendues d'un diplômé de telle ou telle filière, puis de repenser la formation pour permettre aux étudiants d'acquérir ces savoirs, savoir-faire et savoir-être, en intégrant de nouvelles méthodes d'apprentissage.

Plus large que la démarche par compétences, l'approche programme englobe en effet la problématique de la transformation pédagogique. "C'est la première fois en France qu'une expérience est menée sur une composante de cette envergure", souligne Michel Evain, le doyen de la faculté des sciences, à l'origine du projet. 4.500 étudiants et 350 enseignants-chercheurs sont concernés.

"Après avoir développé l'apprentissage et l'internationalisation de ses formations, la faculté des sciences semblait mûre pour s'engager dans cette démarche, car elle était déjà dans une dynamique de changement", indique Claire Flandrin, l'une des deux ingénieures pédagogiques recrutées pour mener à bien ce projet autofinancé par l'UFR, grâce aux ressources issues de la formation continue et l'alternance.

Des diplômes en phase avec le marché de l'emploi…

L'UFR compte une trentaine de mentions de licences, licences professionnelles et masters. Pour chacune d'entre elles, les équipes pédagogiques ont travaillé sur la définition de référentiels de compétences, tantôt génériques au niveau de la mention, tantôt spécifiques à tel ou tel parcours.

Pour assurer la continuité entre les diplômes, des intervenants en master ont été intégrés aux équipes travaillant sur les licences, tandis que des encadrants de thèse ont réfléchi aux formations de masters. "Cela donne davantage de cohérence aux formations et montre l'acquisition progressive des compétences d'une année sur l'autre", estime Yasmine Filali, enseignante de chimie qui souligne aussi "la meilleure visibilité pour le monde extérieur".

Une clarification d'autant plus importante que la plupart des référentiels ont été validés en conseil de perfectionnement, avec des professionnels, afin de s'assurer de l'adéquation des formations avec le marché de l'emploi.

"Travailler sur les compétences nous rapproche du monde réel : on se demande ce que vont pouvoir faire nos étudiants après l'université. On est dans l'air du temps, et plus dans la connaissance pure et dure…" observe Priscilla Decottignies-Cognie, maître de conférences en biologie.

L'objectif n'est pas d'évaluer les étudiants mais de les faire travailler pour qu'ils acquièrent des savoirs, savoir-faire et savoir-être.
(Y. Filali)

… et des cours focalisés sur l'acquisition de compétences

Une fois ce cadre défini, les équipes réfléchissent à ce qu'un étudiant doit savoir et savoir faire dans chaque unité d'enseignement, sachant qu'une compétence n'est pas égale à une UE (unité d'enseignement), mais se construit à travers plusieurs d'entre elles. Ainsi sont définis ce que les pédagogues appellent les "résultats d'apprentissage".

"Cette démarche m'a permis de clarifier ce que j'attends de mes étudiants", témoigne Yasmine Filali, responsable du master MEEF (métier de l’enseignement, de l’éducation et de la formation) physique-chimie, qui a pris le parti de présenter, dès la première séance à ses étudiants, les compétences qui seront attendues d'eux à la fin de l'année.

"Ils ont pris conscience du travail à fournir, mais aussi de la dimension multicompétences du métier auquel ils se destinent. Être enseignant de physique-chimie, c'est maîtriser le programme du collège à la licence, mais aussi savoir gérer son temps, résoudre des conflits, communiquer avec des parents d'élèves… Autant d'éléments connexes auxquels ils peuvent se préparer, pour éviter d'être parachutés dans le monde réel." Tout au long de l'année, les compétences servent alors de points de repère, qui aident les étudiants à se rendre compte de leur progression.

La démarche se décline au fil des séances. Ainsi, Yasmine Filali a testé le fait de donner d'emblée aux étudiants les critères d'évaluation. Par exemple, pour présenter un cours sous forme d'expérience comme il est demandé au concours, il faut se référer aux documents officiels, présenter une introduction intéressante, critiquer un résultat, manipuler en suivant les règles de sécurité, utiliser le numérique…

"Guidés par ces attentes, les étudiants s'entraînent à mettre en pratique des compétences, explique l'enseignante, qui rappelle que "l'objectif n'est pas de les évaluer mais de les faire travailler pour qu'ils acquièrent des savoirs, savoir-faire et savoir-être".

Favoriser les pédagogies actives

Donner un cahier des charges aux enseignants ne signifie pas pour autant sacrifier leur liberté pédagogique. "Peu importe l'animation du cours, estime Yasmine Filali : on peut faire acquérir les mêmes compétences par un cours magistral traditionnel, des outils numériques ou la classe inversée." L'UFR sciences incite néanmoins les enseignants à renouveler leurs pratiques, à travers des conférences, des ateliers et autres cafés-débats. Elle propose aussi un accompagnement individualisé aux enseignants désireux de se lancer.

Pour Priscilla Decottignies-Cognie, l'approche programme a été "une révélation. Je ne me suis jamais sentie à l'aise avec la pratique ancestrale du cours magistral, je reproduisais ce qu'on m'avait transmis", confie la jeune maître de conférences en biologie qui s'amuse à imaginer des jeux sérieux.

Pour travailler des notions de zoologie, elle distribue des M&M's en amphi. À chaque couleur correspond un embranchement animal : les jaunes sont des mollusques, les rouges des échinodermes… Une mise en scène ludique qui amène les étudiants à travailler sur les liens de parenté qui les unissent à leur voisin.

L'enseignante colle aussi des Post-it portant des noms d'animaux sur le front des étudiants. À eux de poser des questions pour avancer dans l'arbre phylogénétique et trouver s'ils sont un singe ou une souris…

Tout en constatant que "les étudiants sont plus actifs en cours et posent davantage de questions", Priscilla Decottignies-Cognie se réjouit aussi de voir se mettre en place une nouvelle relation : "Je me sens beaucoup plus proche d'eux, et certains m'envoient des mails en fin de semestre pour me remercier !"

Avant, chaque enseignant défendait son pré carré. Là, ils ont travaillé en mode projet.
(C. Flandrin)

Une démarche collaborative

L'approche programme a également fait évoluer les relations entre collègues : "Avant, chaque enseignant défendait son pré carré, observe Claire Flandrin. Là, ils ont travaillé en mode projet, de manière plus collaborative". La démarche a en outre suscité des demandes de formation sur le pilotage d'une équipe pédagogique, la gestion de conflits ou la manière de faire passer un message en réunion…

Depuis novembre 2014, "la quasi-totalité de la communauté enseignante est entrée dans la démarche, se satisfait Claire Flandrin. Des têtes de réseau (responsables de mentions et de parcours) ont été formées, tandis que 200 enseignants ont assisté à des séminaires pédagogiques, et plus de 150 sont passés dans nos ateliers. Même ceux qui se montraient au départ réfractaires s'y sont intéressés, poussés par la curiosité."

Vers une diffusion de l'approche programme ?

Pour l'instant il n'est pas prévu d'étendre l'approche programme à l'ensemble de l'université nantaise. Ce qui n'empêche pas des enseignants d'autres composantes de venir s'informer ou se former. "Nous sommes aussi très sollicités à l'extérieur", affirme Claire Flandrin. Outre une formation organisée avec l'Ifé (Institut français de l'éducation), l'ingénieure pédagogique est intervenue à Poitiers et à Rennes 1, échange avec l'université de Bretagne-Sud et celle d'Aix-Marseille.

De son côté, le ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche soutient la démarche. Après la rédaction d'un guide pratique pour les enseignants de l'UFR sciences et technique, l'équipe nantaise a reçu un financement de 30.000 euros pour concevoir un "kit méthodologique", expliquant comment développer la démarche à l'échelle d'un établissement. Tout un programme !

 

Du projet à sa mise en œuvre : près de trois ans de travail
- Novembre 2014 : lancement de l'approche programme à l'UFR sciences et techniques de l'université de Nantes
- Premier semestre 2015 : définition des référentiels de compétences
- Deuxième semestre 2015 : définition des résultats d'apprentissage
- Rentrée 2017 : entrée en vigueur de la nouvelle offre de formation

Sophie Blitman  |  Publié le

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