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Entretien | Formations, Insertion pro

Les IUT remplissent-ils encore leur mission?

Isabelle Dautresme  |  Publié le

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Débat EducPros entre Guillaume Bordry (ADIUT) et Sandrine Javelaud (Medef) sur les missions des IUT, février 2015
Débat EducPros entre Guillaume Bordry (ADIUT) et Sandrine Javelaud (Medef) sur les missions des IUT, février 2015 // © Sylvie Lecherbonnier

Avec 80% d'étudiants qui poursuivent leurs études après l’obtention de leur diplôme, les IUT ne sont-ils pas devenus de nouvelles classes préparatoires ? Pour Guillaume Bordry, président de l’Association des directeurs d’IUT, ces instituts se sont adaptés aux évolutions de la société. Un avis que partage Sandrine Javelaud, en charge de la mission formation initiale au Medef. Celle-ci pointe toutefois le besoin des entreprises de recruter des diplômés bac+2. Nouveau volet des débats d'EducPros.

Les IUT ont été créés dans le but de former des cadres intermédiaires à bac+2. Aujourd’hui, près de 80% de leurs étudiants poursuivent des études après l’obtention du diplôme. N’est-ce pas un dévoiement de leur mission ?

Guillaume Bordry (directeur de l'IUT Paris-Descartes, président de l'Association des directeurs d'IUT) : La mission qui a été confiée aux IUT a été définie il y a près de cinquante ans. Depuis, la France a changé. Le marché du travail a évolué et le paysage de l’enseignement supérieur s’est transformé en profondeur. Les IUT aussi. L’industrie française, les services, les entreprises ne nous demandent plus la même chose. Dans certains secteurs, les cadres intermédiaires se recrutent désormais à bac+3, après une licence pro.  

Sandrine Javelaud (en charge de la mission formation initiale au Medef) : Les entreprises, notamment dans le domaine technologique, ont en effet opéré des montées en compétence importantes. Elles attendent de leurs salariés qu’ils aient un socle de connaissances scientifiques et technologiques solide, qu’ils soient matures et autonomes et donc à même d’exercer des métiers de plus en plus complexes. Ces entreprises vont avoir tendance à recruter à bac+3, voire davantage. Mais, dans de nombreux autres secteurs d’activité, nous restons très attachés au bac+2.

Avec 30% d’étudiants qui intègrent une école et presque autant une licence générale, il semble que les IUT soient devenus un moyen de contourner les classes préparatoires et les premières années d’université. Qu’en pensez-vous ? Les IUT sont-ils des prépas intégrées à l’université ?  

Guillaume Bordry : Parler de contournement, c’est sous-entendre qu’il existe une voie toute droite pour accéder aux grandes écoles et que cette voie passe nécessairement par la classe prépa. Or, ce parcours ne correspond qu’à une petite catégorie d’étudiants seulement. Un tiers de nos étudiants rejoignent une grande école, c’est une bonne chose. Cette proportion pourrait augmenter que cela ne me poserait pas de problème. Pour autant, les IUT ne sont pas des classes préparatoires. Il n’y a qu’à regarder le profil socioéconomique des étudiants. Quand les CPGE recrutent essentiellement des jeunes issus de milieux favorisés, certains IUT affichent plus de 50% d’étudiants boursiers.

Parler de contournement, c'est sous-entendre qu'il existe une voie toute droite pour accéder aux grandes écoles.
(G.Bordry)

Sandrine Javelaud : Les étudiants qui intègrent une école de management ou d’ingénieurs après un IUT n’ont pas le même profil que ceux de classes prépa et ils n'ont donc pas non plus les mêmes aspirations en matière d’insertion professionnelle. Si on prend l’exemple de l’industrie, ils vont être davantage attirés par le secteur de la production, alors que ceux qui ont choisi la voie classique vont plutôt postuler dans les bureaux d’études.

Au Medef, nous pensons que c’est une bonne chose que des jeunes puissent poursuivre leurs études au-delà du bac+2, mais nous restons très vigilants à ce que l’enseignement supérieur ne devienne pas une organisation en silos qui obligerait le jeune à entrer en première année et à sortir à bac+5. Ce serait dramatique pour tout le monde, l’économie française n’étant pas en mesure de proposer suffisamment d’emplois de cadres.

Guillaume Bordry (ADIUT) - février 2015 / / © L'Express.fr - EducPros

Dans le contexte de rigueur budgétaire qui touche les universités, les étudiants d’IUT ne font-ils pas figure de privilégiés ?

Guillaume Bordry : Que l’on regarde le taux de réussite des boursiers en IUT et celui des boursiers en licence avant d’affirmer que nos étudiants coûtent cher ! Je suis tout à fait d’accord pour que l’on donne davantage de moyens aux premiers cycles universitaires mais certainement pas moins aux IUT. Si certains lycéens viennent chez nous pour échapper aux premières années de licence parce qu’ils en ont peur, je ne me sens pas responsable. Et s’ils décident de rejoindre une licence générale en troisième année, ce n’est pas une erreur d’aiguillage, contrairement à ce qu’affirme la CPU (Conférence des présidents d’université), pour qui les étudiants doivent suivre des parcours linéaires.

Nous avons dans nos effectifs 25% de diplômés de bac S qui ont échoué en licence et qui vont réussir en IUT. Les étudiants ont le droit d’essayer et de se tromper. Je suis extrêmement critique vis-à-vis d’un enseignement supérieur qui ne se préoccupe absolument pas de ses utilisateurs mais qui, au contraire, a tendance à figer les individus dans des logiques de flux. Or, ce n’est pas comme cela que ça marche. Les jeunes ont des comportements de plus en plus éclatés, qui répondent à des logiques individualistes auxquelles une organisation militaire ne peut répondre.

Sandrine Javelaud : On reproche aux IUT de capter les bacheliers scientifiques. Que l’on s’occupe aussi des licences générales ! Très souvent présentées comme des filières tubulaires longues, sans voie de sortie, sans échappatoire. Il faut que l’université démontre que les possibilités de passerelle, de reprise d’études existent. Elle doit également faire un travail de fond pour rendre plus lisibles ses parcours de façon à ce que les étudiants identifient mieux les métiers qu’ouvre chaque filière. Nous discutons actuellement avec les UFR de sciences à ce propos.

Le Medef reste très vigilant à ce que l’enseignement supérieur ne devienne pas une organisation en silos qui obligerait le jeune à entrer en première année et à sortir à bac+5.
(S. Javelaud)

La loi sur l’enseignement supérieur et la recherche votée en 2013 prévoit la mise en place de "pourcentages minimum" de bacheliers technologiques en IUT, qu’en pensez-vous ?

Guillaume Bordry : Certes la logique de quotas est très vendeuse, c’est un joli produit, mais le problème, c’est qu’elle repose sur l’idée que les populations lycéennes sont homogènes en fonction des séries. Or, c’est faux. Un bachelier S type, ça n’existe pas. Un bachelier technologique type, non plus.

De toute façon, les IUT n’ont pas attendu que des quotas soient fixés pour s’ouvrir aux bacheliers technologiques. Si, dans certaines filières, ceux-ci sont sous-représentés c’est parce que nous manquons de candidats. Plutôt que d’imposer des quotas, ce qui n’est pas une manière très séduisante de vanter un diplôme, il faut valoriser l’IUT dans les lycées.

Sandrine Javelaud : Au Medef, nous ne sommes pas non plus favorables aux quotas. Nous craignons que la volonté du ministère d’ouvrir de façon systématique les portes des IUT aux bacheliers technologiques ne s’accompagne d’une baisse du contenu et du niveau d’exigence du diplôme, comme c’est déjà le cas en BTS. Les quotas ont, en outre, été décidés sans réelle mesure d’impact au regard des besoins de l’économie.



Sandrine Javelaud (Medef) - février 2015 / / © L'Express.fr - EducPros

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