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François Sarfati (sociologue) : "L’université peut être un lieu d’une très forte violence sociale"

Olivier Monod  |  Publié le

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François Sarfati (sociologue) : "L’université peut être un lieu d’une très forte violence sociale"

La réussite en licence est au cœur du projet de loi ESR défendu par Geneviève Fioraso. Avec la volonté de lutter contre le "décrochage à l’université". François Sarfati, chercheur au Centre d’études de l’emploi, remet en cause cette notion. Pour lui, traiter le décrochage universitaire comme on traite le décrochage au collège serait une erreur. Les deux dynamiques sont bien différentes. L’université ne produit pas de décrochage, elle agrège des personnes par défaut qui n’ont pas envie de l’intégrer.
 

Pour vous, le problème du décrochage à l’université est mal posé. Vous remettez en question cette notion selon laquelle de plus en plus d’étudiants à l’université auraient tendance à en "décrocher". Pouvez-vous nous expliquer pourquoi le décrochage n’existe pas à l’université, selon vous ?

Ma thèse est que ces étudiants n’ont jamais "accroché" à l’université. On ne peut pas les qualifier de "décrocheur" car ils ne se sont jamais intégrés au système. On parle de "décrochage" par mimétisme avec le collège. Mais à quatorze ans, la scolarité est obligatoire et des élèves se retrouvent en dehors du système dans lequel ils sont supposés être. Il y a un décrochage. A l’université, il n’y a aucune obligation à être là. Aussi beaucoup de supposés "décrocheurs" ne mettent quasiment pas les pieds à l’université. D'ailleurs, lorsque j'ai été chargé de suivre un dispositif d'aide aux étudiants dits "décrocheurs", nous nous sommes aperçus que ces personnes étaient très rares. La réalité de terrain est différente de la réalité statistique.

Pourtant ces jeunes s’inscrivent à l’université, comment cela se fait-il ?

S’il n’existe pas d’obligation, il existe une norme sociale. Quand on obtient le baccalauréat, à l’heure de la massification des études supérieures, dans une société où l’on quitte le foyer familial de plus en plus tard, la norme sociale veut que l’on passe un peu de temps à essayer d’obtenir un diplôme. Ceci est accentué par le poids des diplômes dans les têtes. Il existe une pensée, appuyée par les chiffres, défendant qu’il est préférable de poursuivre ses études pour mieux s’insérer sur le marché du travail. Du côté des bacheliers et de leurs parents, la peur du chômage est grande et pousse à essayer l’université.

On a donc bien des étudiants qui essaient de s’accrocher à l’université.

Par défaut. Il faut affirmer une chose : beaucoup de ces jeunes ne voulaient pas aller à l’université. Ils avaient conscience que ce monde n’est pas pour eux. Certains enseignants-chercheurs pensent qu’en autorisant tout le monde à venir à l’université, on permet une imprégnation. Ils défendent l’idée selon laquelle des éléments de culture légitime sont diffusés et que toute personne venant à l’université en retire quelque chose qui fait de lui un meilleur citoyen ou professionnel. Il s’agit d’une rhétorique que mes enquêtes ne confirment pas du tout. L’université peut être un lieu d’une très forte violence sociale. Rentrer dans un amphithéâtre peut être très violent. On se retrouve seul face à des centaines d’autres et on ne comprend pas du tout ce que dit l’enseignant. Car un bachelier professionnel n’est pas armé pour réussir à l’université. Au-delà du "jargon disciplinaire", le vocabulaire, considéré comme banal par l’enseignant, devient un obstacle.

Vous parlez des 10% d’étudiants  issus de baccalauréat professionnel. Sont-ils les seuls touchés ?

Non, cela va toucher une partie des bacs technologiques. Ils vont se retrouver extérieurs à ce qui se déroule dans l’université. Cela est aussi valable pour un certain nombre de gens issus de bacs généraux. Des gens qui ont eu leur bac dans des situations qui les étonnent eux-mêmes. On note dans les entretiens des moments de silence "Et puis… finalement… j’ai eu mon bac". Le bac "pochette surprise" pour reprendre le vocable enseignant.
Pour tous ces gens-là, l’arrivée à l’université n’est pas un moment d’ouverture ni sociale, ni intellectuelle. C’est un moment de violence, car ils ne comprennent rien, ils sont isolés et n’ont pas d’occasion de créer de solidarité.

Vous décrivez dans l'un de vos articles l’exemple d’un jeune homme qui vient deux fois à l’université et repart sans avoir trouvé l’amphithéâtre.

Cet exemple est intéressant, car, confronté à cela, les responsables universitaires bienveillants vont améliorer la signalétique de leur campus ou organiser un pot d’accueil pour créer de la socialisation. Des initiatives sont prises sur ce registre mais sont au mieux cosmétiques et souvent inutiles. Ne pas trouver l’amphithéâtre n’est que l’illustration du complet décalage entre une personne et une institution. Le problème de fond est le décalage entre ces individus et le monde universitaire, y compris avec les autres étudiants.
La confrontation aux autres est difficile. Ils ont conscience de formes d’inégalités entre étudiants. Il y a dans l’enquête des situations dans lesquelles les étudiants sont aux prises avec cette inégalité sociale. Par exemple une étudiante me raconte que personne n’a voulu lui prêter ses notes après avoir raté un cours. Ou alors que personne ne voulait se mettre avec elle pour réaliser un travail de groupe du fait de "ses origines" selon elle. Mais quelles origines ? Ses origines familiales ? Elle vient d’une famille immigrée, au sein de laquelle elle est la seule à avoir obtenue le baccalauréat. Mais elle est surtout issue d’un baccalauréat technologique. Or, au moment de créer un groupe de travail, le baccalauréat d’origine peut jouer un rôle repoussant. Tout le monde cherche à éviter d’avoir un boulet dans son groupe…

On suppose que si le marché est transparent, si l’information est égale pour tous les acteurs, alors le marché fonctionnera. C’est faux.


Vous avez défini trois catégories différentes de supposés décrocheurs.

Oui. Il y a d'abord ceux qui s’inscrivent à l’université mais vont suivre un autre cursus. Beaucoup de jeunes s’inscrivent dans une université puis sont rappelés par un BTS ou un IUT pour lequel ils étaient sur liste d’attente. Nous avons ensuite beaucoup de personnes qui n’essaient même pas. Ils ne commencent jamais véritablement l’année. Enfin nous avons ceux qui ont une visée tactique. Ils viennent prendre "quelque chose" à l’université. Cela peut être un statut d’étudiant pour avoir une convention de stage. Une valorisation sociale, pouvoir dire "Je suis étudiant". Cela peut être également des cours bien précis. Dans le cadre de leur projet personnel, certaines disciplines les intéressent mais pas d’autres. Enfin, certains profitent de leurs années étudiantes pour vivre une expérience professionnelle dans le cadre d’un "job étudiant". Il s’agit d’un emploi dans lequel ils ne se projettent pas mais qui leur apporte une expérience et un revenu.

Pour ces personnes, l’université ne semble pas la bonne filière, pourtant, selon vous, le système d’orientation n’est pas le premier à pointer du doigt.

En effet, aucune personne interrogée n’a exprimé son désarroi face à l’orientation. Elles ont toutes été conseillées par des proches, Internet, un salon, un prof… Le système d’orientation s’est grandement amélioré ces 20 dernières années. Mais le mythe libéral de la transparence subsiste. On suppose que si le marché est transparent, si l’information est égale pour tous les acteurs, alors le marché fonctionnera. C’est faux.
Ces jeunes ont eu accès à l’information. Ils ont postulé à des BTS ou IUT et n’ont pas été retenus. La sélection dans ces filières s’effectue sur les notes et le comportement. Beaucoup se voient donc refoulés de ces formations. Ils atterrissent à l’université car les professeurs de lycée ont pour consigne de faire remplir le plus de choix possibles à leurs élèves dans le cadre de la procédure APB. Mais les choix du bas de la liste sont rarement de réels choix. Il y a moins de défaut d’orientation que d’orientation par défaut. Sans idéaliser le système scandinave, la possibilité laissée aux jeunes de se chercher, de tâtonner, de faire des expériences avant de reprendre un cycle d’études est intéressante et semble importante pour une partie de la population.

François Sarfati
François Sarfati est chercheur au Centre d’études de l’emploi. Son parcours de sociologue de l’emploi l’a emmené au CNAM et à l’UPEC. Ses propos s’appuient sur plusieurs travaux. Il a ainsi mené une enquête qualitative auprès de 30 étudiants cumulant plus de 5 absences avant les examens de janvier. Il a également réalisé des enquêtes quantitatives auprès de 3.000 étudiants en se servant du logiciel Apogée de suivi scolaire des étudiants au sein d’une université. Il a enfin participé à l’évaluation d’un dispositif de formation dédié aux décrocheurs mis en place lors du plan réussite en licence.
Ses études ont toutes été menées en Ile-de-France mais le chercheur affirme avoir recueilli "des témoignages identiques en régions". 

A lire
- Peut-on décrocher de l'université ?

- Parcours d'insertion intégré pour les jeunes étudiants "décrocheurs"

Olivier Monod  |  Publié le

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