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Stéphane Marchand : "La France est très en retard en termes d'innovation"

Propos recueillis par Olivier Monod  |  Publié le , mis à jour le

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Stéphane Marchand

Dans le livre  "La Ruée vers l’intelligence, enquête sur les nouvelles puissances du savoir" (1), Stéphane Marchand, conseiller éditorial de Paris Tech Review , a réalisé une enquête fouillée sur la course à l’innovation entre les différentes régions du monde. Il revient pour EducPros sur les retards français en la matière et comment y remédier.



En termes d’innovation, la France est-elle bien placée ?

Rien n’est plus dangereux que de placer la recherche sous la coupe des entreprises. Il faut faire émerger des hommes passerelles.

La France est très en retard. Il existe encore un état d’esprit séparant l’université de l’entreprise. Il faut rapprocher ces deux mondes. Mais ce lien ne doit pas nécessairement être direct. Rien n’est plus dangereux que de placer la recherche sous la coupe des entreprises. Il faut faire émerger des hommes passerelles. Des personnes connaissant suffisamment les laboratoires et les partenaires économiques pour dire "il faut breveter maintenant". Trop tôt, la découverte n’est pas mature et intéressera moins l’industriel. Trop tard, on risque de se faire doubler.

La France n’a pas cette culture du brevet ?

Non. Quand en 2007, le physicien Albert Fert gagne le prix Nobel avec son collègue allemand Peter Grünberg, l’un avait découvert la magnétorésistance, l’autre avait breveté son application [la découverte date de 1988 et est utilisée pour stocker des données sur un support miniaturisé, ndlr]. Albert Fret n’a pas déposé de brevet parce que le système de l’époque ne l’incitait pas à le faire, il le dit lui-même ! Ce manque de culture est dommageable car quelques bons brevets peuvent aider dans le budget d’une université…

Le problème est donc plus l’utilisation de notre recherche que sa qualité propre ?

Exactement. La recherche française est bien vue à l’étranger. Elle semble être en perdition car notre débat se focalise sur la communauté des chercheurs, qui est en souffrance. Mais en termes de renommée, de nombre de publications, nos résultats sont bons. Le seul défaut réside dans le taux de reprise. Il est assez faible. Ceci signifie que l’on ne travaille pas forcément sur les sujets à la mode. Cela pose un problème. Les sujets à la mode sont souvent les plus porteurs, il faut se positionner dessus.

La conclusion de votre livre est titrée "sale temps pour l’égalitarisme", vous assumez la notion d’élitisme et l’idée de collèges universitaires n’abritant pas de recherche. De même vous jetez un œil bienveillant sur les Idex et la LRU.

Aux Etats-Unis, l’élitisme est une barre placée très haut et l’objectif est qu’un maximum de personnes l’atteigne.

Je suis pour un système qui dit la vérité sur ce qu’il est. On parle encore de l’université française alors qu’il faudrait parler des universités françaises. Il est faux de dire que toutes nos universités sont équivalentes. Aux Etats-Unis, il y a 4.000 "colleges", 5% sont des universités de recherche et seulement 96 abrite une "très importante activité de recherche". La différence réside dans la vision de l’élitisme. En France l’élitisme est un cercle resserré, peu de gens y ont accès. Cela explique la politique des Grandes Ecoles. Quand en 1970, on démocratise l’université, le réflexe élitiste se tourne vers les Grandes Ecoles et en fait des cercles très restreints. Aux Etats-Unis, l’élitisme est une barre placée très haut et l’objectif est qu’un maximum de personnes l’atteigne.

Au sujet du mode de financement de la recherche, vous vous montrez assez critique avec l’ANR (Agence nationale de la recherche), qui délivre des sommes trop peu élevées.

On n’a importé que la moitié du système des appels d’offres. On met en concurrence les laboratoires, très bien. Mais il faut que la récompense pour le vainqueur soit conséquente. Pour mener à bien un projet il faut remporter plusieurs appels d’offres c’est épuisant pour les chercheurs. Les appels d’offres devraient porter sur des sommes cinq fois plus importantes.

Le point de vue international de votre livre nous apporte également un point de vue salvateur sur le classement de Shanghai. Un classement qui n’intéresse que les Français.

A la base, le classement de Shanghai était un mouvement de protestation des universités de Shanghai contre celles de Pékin qui attiraient toutes les subventions publiques. La France s’en est emparée et cela a entraîné la naissance des PRES. Mais quand les missions diplomatiques françaises vont à Shanghai présenter nos regroupements d’université, ils n’obtiennent pas la réponse qu’ils veulent. On leur dit "vos regroupements d’université en Province ont l’air intéressant, on va les regarder. Par contre à Paris vous agrégez des marques trop fortes, ce sont des regroupements de circonstances". Dans les prochains classements, on pourrait voir les PRES de Bordeaux ou Strasbourg passer devant des universités parisiennes.


(1) "La Ruée vers l'intelligence : Enquête sur les nouvelles puissances du savoir", Stéphane Marchand, Fayard, 22 €, 350 pages

Propos recueillis par Olivier Monod  |  Publié le , mis à jour le

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