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"Sup de cons", une caricature au vitriol de l'univers des écoles de commerce

Cécile Peltier  |  Publié le

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"Sup de cons", une caricature au vitriol de l'univers des écoles de commerce
À travers la satire, l'auteur de la bande dessinée décrit les dessous de "certaines" écoles de commerce. // © Zeil

Enseignants peu concernés par l'enseignement, frais de scolarité élevés... Avec la bande dessinée "Sup de cons", Zeil, un universitaire franco-canadien, dévoile de façon satirique les dessous de "Sup de co Mercure". Des anecdotes inspirées de ses années passées dans une école de commerce hexagonale.

Outre le fait qu'on ne parle plus de "Sup de co" depuis les années 1980, pourquoi avoir choisi un titre aussi cinglant ?

Certes, la référence aux "Sup de co" est un peu datée, mais il reste encore des écoles qui s'appellent "Sup de co". J'ai aussi gardé l'expression pour le jeu de mots... Ce ne sont pas les étudiants que je traite de "cons" : le titre fait simplement référence au fait que certaines écoles de commerce de second rang traitent les étudiants comme tels. C'est une manière de dire que, même si ces écoles se sont "rebrandées" en "école de management" ou en "business school", on se rend compte qu'elles préparent surtout à des postes de commerciaux plus que de managers. Ce n'est pas une honte, ce n'est juste pas la même chose.

J'ai moi-même travaillé dans une école de commerce française. Durant cette période, l'établissement a déposé deux dossiers d'accréditation. En tant que directeur dans différents départements, j'étais aux premières loges. À chaque fois, un vent de panique soufflait : pas facile de survivre dans ce marché devenu hyperconcurrentiel si on n'obtient pas ces fameuses accréditations !

C'était parfois triste et souvent franchement rocambolesque. J'ai accumulé beaucoup d'anecdotes. Je dessine depuis longtemps, le format de la bande dessinée s'est naturellement imposé...

Quel est l'objectif de cet ouvrage ? À qui vous adressez-vous ?

À moi-même – ce livre est d'abord un moyen de tourner la page de cette expérience un peu frustrante –, mais aussi à mes collègues, qu'ils soient de l'école ou d'autres établissements. Ceux qui l'ont lu l'ont trouvé drôle et m'ont dit qu'ils se retrouvaient dans les anecdotes. L'un d'eux, désormais dans une autre business school française, me disait récemment qu'il souhaitait quitter le circuit des écoles de commerce françaises, qu'il comparait au système des subprimes, le qualifiant de "totalement hypocrite" : ce que l'on vend aux étudiants n'est pas toujours conforme à la réalité.

Mais je m'adresse aussi aux étudiants tentés par ces écoles : je les mets en garde contre les belles promesses de certaines plaquettes.

Ce ne sont pas les étudiants que je traite de 'cons' : le titre fait référence au fait que certaines écoles de second rang traitent les étudiants comme tels.

Personnels désagréables, étudiants étrangers incapables de prononcer un mot de français ou d'anglais... Le tableau que vous dressez de "Sup de co Mercure" est non seulement sombre mais également assez cynique. Est-ce vraiment aussi caricatural que cela  ?

Certes, il y a un côté un peu outrancier, mais, en 48 pages, au format BD, il faut parfois prendre des raccourcis ! Par exemple, je n'ai jamais entendu parler d'un étudiant qui mourait dans la jungle du Mexique parce qu'il avait perdu le contact avec son université d'accueil, mais je sais que, parmi tous nos partenaires étrangers, certains étaient d'un piètre niveau...

De là à dire que toutes les écoles de commerce sont comme cela, ce serait injuste. Je crois qu'on peut mettre à part les écoles du top 10, notamment en ce qui concerne la qualité des enseignants. En revanche, la plupart des écoles situées en dessous ont une pression énorme pour rivaliser avec les meilleures alors qu'elles n'en ont pas toujours les moyens.

Le modèle de l'enseignant-chercheur s'est imposé à tous. Il fonctionne très bien dans les meilleures écoles, où l'on peut se permettre d'avoir un enseignant-chercheur qui donne des cours dans son domaine de spécialité, et rien d'autre. C'est alors une expérience académique très riche pour les étudiants.

Mais, dans les écoles plus petites, chacun doit enseigner un peu à droite et à gauche. Quand j'étais  en fonction, il m'arrivait de devoir forcer un peu la main d'un enseignant-chercheur, par exemple celle d'un spécialiste du web marketing pour qu'il enseigne la négociation.

Vous mettez aussi en scène un enseignant-chercheur qui s'enferme dans son bureau pour ne pas risquer d'être dérangé par les étudiants… C'est un peu exagéré, non ?

Non, pas tellement. Le système est fait de telle manière que ce qui enrichit le CV d'un enseignant-chercheur, c'est sa recherche, pas son enseignement. En conséquence, les professeurs ne sont pas forcément disponibles pour les étudiants.

Le portrait que vous dressez du directeur de l'institution n'est pas très flatteur…

Oui, mais assez juste, je pense. Il découle un petit peu du même problème. Il y a aujourd'hui deux types de directeurs d'école de commerce : ceux qui sont eux-mêmes chercheurs et ceux qui sont des managers "pur jus", à qui l'on a imposé la recherche dans leur établissement et qui n'y comprennent pas grand-chose...

La scène que je rapporte, dans laquelle le directeur de l'école déclare qu'il est favorable à la recherche, "mais seulement à la recherche fondamentale" (alors qu'en management seule la recherche appliquée existe), est véridique !

Les accréditeurs, qui viennent deux ou trois jours, sont regroupés dans une pièce avec tous les documents […]. Mais ils n'ont pas le temps de tout vérifier...

Au cours de ces cinq années, qu'est-ce qui vous a le plus choqué ?

Le fait que certains n'hésitent pas à jouer avec l'éthique pour décrocher les fameuses accréditations internationales. J'ai connaissance d'écoles qui ont fait passer les professeurs d'un pôle à un autre – du marketing au management, par exemple – afin que certains quotas d'enseignants soient atteints. Ou qui ont ajouté à leur liste d'articles qualifiants des journaux hors liste, sous prétexte que ces journaux correspondaient à leur spécialisation de recherche...

Les accréditeurs, qui viennent deux ou trois jours pour réaliser l'audit, sont regroupés dans une pièce avec tous les documents, qu'ils peuvent consulter s'ils le souhaitent. Mais ils n'ont pas le temps de tout vérifier... Ce type de dévoiement vient peut-être aussi des organismes d'accréditation eux-mêmes, qui ont fait un gros boulot de communication pour vendre leurs services, lesquels ne sont pas gratuits...

Et comment les étudiants, qui déboursent plusieurs milliers d'euros par an, réagissent-ils lorsqu'ils se rendent compte que le produit n'est pas tout à fait conforme à la promesse initiale ?

On ne trouve pas beaucoup d'étudiants qui, en public, reconnaissent que leur école les a trompés sur la marchandise, car ils remettraient implicitement en cause la valeur de leur CV… Mais, en privé, ils ne manquent pas de le faire. Dans l'un des programmes que j'ai dirigés, les plaintes étaient légion, concernant la qualité des cours, en particulier.

Les parcours anglophones, devenus quasi obligatoires pour attirer le chaland, sont très souvent décevants dans les écoles de second rang. Je me souviens d'étudiants chinois non francophones qui étaient venus me voir car le cours, normalement dispensé en anglais, avait finalement lieu en français. Le professeur, quand je l'ai interrogé, m'a a avoué que ce cours lui avait été imposé alors qu'il n'avait pas le niveau en anglais...

Alors, aujourd'hui, dans ces écoles que vous qualifiez de "second rang", rien ne trouve grâce à vos yeux ?

Elles ont le mérite d'offrir aux étudiants des stages et des séjours à l'étranger qui leur ouvrent l'esprit. De même, j'ai rencontré un certain nombre de professeurs motivés, notamment des vacataires, qui partageaient leurs connaissances et leur réseau avec enthousiasme, et mettaient vraiment le pied à l'étrier aux étudiants. Mais est-ce que cela justifie de payer si cher ?

Comment voyez-vous l'avenir des plus petites des grandes écoles ?

Certaines fusions ont réussi. D'autres pas. D'autres auront lieu, et certaines écoles seront rachetées ou disparaîtront ces quinze prochaines années. Les écoles gagnantes seront celles qui réussiront à investir intelligemment dans les nouvelles pédagogies (les classes inversées, par exemple) ou dans l'intelligence artificielle, laquelle devrait permettre d'individualiser véritablement les parcours.

Aller plus loin
"Sup de cons. Le livre noir des écoles de commerce", de Zeil, éd. La Différence, 48 p., 15 euros.
Sortie le 4 mai 2017.

Cécile Peltier  |  Publié le

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