Dauphine et Paris 8 : deux visions de l'université

Propos recueillis par Sylvie Lecherbonnier
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L. Batsch (Dauphine) et P. Binczak (Paris 8)
L. Batsch (Dauphine) et P. Binczak (Paris 8)
Dauphine et l’université Paris 8 fêtent, chacune à leur manière, leurs 40 ans d’existence en 2009. Toutes deux nées des bouleversements de Mai 68, elles ont pris des trajectoires inverses. La première revendique son statut d’université d’élite, sélective et professionnalisante, tandis que la seconde tient farouchement à sa vocation sociale et expérimentale. A l’occasion de ces anniversaires, leurs deux présidents livrent à Educpros leur vision de l’université en général et de la leur en particulier. Réponses croisées.

Les racines

Laurent Batsch : « Dès l’origine, Dauphine a choisi de substituer aux grands amphis des cours en petits groupes pour assurer un bon encadrement des étudiants. Ce choix prenait place dans le bouillonnement pédagogique post-68 et n’a fait que se renforcer au fil des années. L’université s’est toujours tournée vers les sciences appliquées. Du coup, lorsque les DESS se sont développés, nous avons multiplié les troisièmes cycles professionnalisants.  Une stratégie qui nous a conduit à une grande ouverture vers les entreprises et a rendu l’université très attractive. »

Pascal Binczak : « Le centre universitaire expérimental de Vincennes a vu le jour le 13 janvier 1969. Ses principes fondateurs ? L’expérimentation pédagogique et scientifique doublée d’une grande proximité entre enseignants et étudiants. De nouvelles disciplines ont alors pu émerger de la confrontation de plusieurs champs académiques. Les études féminines ou la psychanalyse sont apparues, par exemple. Paris 8 a conservé avec fidélité l’esprit de Vincennes. Premier département de danse en 1989, première filière en langue des signes en 1998, cours de propédeutique ces dernières années... L’expérimentation reste notre marque de fabrique. De même que l’anti-conformisme qui apporte une richesse intellectuelle, scientifique et épistémologique. »

Sélection versus vocation sociale

Laurent Batsch : « Il faut bien se rendre compte du paradoxe français. Dédiée aux études longues, l’université reste la seule filière qui ne sélectionne pas ses étudiants. Un piège auquel Dauphine a souhaité échapper. Nous ne voulons pas être un choix par défaut. Notre changement de statut en 2004 pour devenir grand établissement nous a permis de proposer de nouveaux diplômes et, ainsi, de légaliser nos procédures de sélection. L’année dernière, près de 6 000 candidats ont postulé pour notre premier cycle en économie-gestion pour 650 places. En mathématiques-informatique, ils étaient 2 000 pour 180 places. En 2009, ces chiffres vont encore augmenter. Environ 1 000 candidats supplémentaires se sont déjà inscrits. »

Pascal Binczak : « L’université participe à la démocratisation de la Cité. Accueillir le plus grand nombre répond au principe d’égalité des usagers devant le service public. Sans transmission de connaissance, la démocratie n’existe pas. Notre volonté sociale est très difficile à lire selon les indicateurs traditionnels et normatifs. Environ 60% de notre population étudiante fait partie des milieux défavorisés. Bien malin qui peut préjuger du devenir d’un jeune de 18 ans qui entre à l’université. Paris 8 possède le grand avantage de laisser le temps aux étudiants de se découvrir, de se développer et de s’épanouir. Nous avons toujours su nous adapter à cette population particulière. Peu d’enseignements en amphi, des petits cours parfois dédoublés ont fait notre force. Nous arrivons à un accompagnement presque personnalisé de nos étudiants. »

Professionnalisation versus transmission de savoirs

Laurent Batsch : « Dauphine est une université sélective et professionnalisante. Un choix que nous défendons car il a fait ses preuves et constitue le modèle international.  Notre ambiguïté entre grande école et université nous convient bien. Elle prouve que nous pouvons concurrencer les grandes écoles et séduire les DRH.  Dans le même temps, nous offrons une pédagogie alternative aux écoles. Une pédagogie plus ouverte à la recherche qu’au bachotage dispensée par un corps d’enseignants-chercheurs génétiquement universitaire. Je revendique ce modèle hybride et ne veut pas cesser de l’être. Nous avons pris la sélection et la professionnalisation aux écoles. De l’université, nous avons gardé le reste. Aujourd’hui, le curseur est au bon endroit pour nous. »

Pascal Binczak : « L’université est avant tout le lieu de la production et de la transmission des savoirs. La professionnalisation ne peut pas être sa vocation première. Je ne dis pas qu’elle doit s’en désintéresser pour autant mais cela ne peut pas être son objectif prioritaire. Nous ne pouvons pas brader une tradition millénaire et rejeter sur l’université des responsabilités qui ne sont pas les siennes mais celles de la société dans son ensemble. »

Un point commun : le manque de moyens

Laurent Batsch : « Nous faisons face à un paradoxe aujourd’hui. Alors que l’université est attractive, nous n’avons ni les locaux ni les enseignants en nombre suffisants pour les accueillir. Nous sommes disponibles pour accueillir davantage d’étudiants mais à condition qu’on nous en donne les moyens. Si non, nous pouvons très bien assumer notre taille et notre élitisme. Car nous ne pratiquons pas la sélection pour le plaisir mais pour la réussite de nos étudiants. »

Pascal Binczak : « Aujourd’hui Paris 8 reçoit moins de 3 000 euros par étudiant et compte 2,9 m2 par étudiant contre 10 m2 en moyenne dans les universités françaises. L’université se sent délaissée. Ces dix dernières années, la Région a dépensé 45 millions d’euros pour l’université. L’Etat 10 millions d’euros. Nous n’en pouvons plus des discours démagogiques. La réalité ne correspond pas à celle que décrit Valérie Pécresse. »

LRU : première étape versus jeu de dupes

Laurent Batsch : « La LRU n’est qu’une première étape. Elle offre une autonomie de moyens et une déconcentration de la gestion des universités. L’étape suivante ? Donner la possibilité aux établissements de proposer les diplômes qu’ils souhaitent et les droits d’inscription qui vont avec. Quoi qu’il arrive, les frais de scolarité évolueront un jour ou l’autre. Le marché va trancher. Rien n’interdit à un établissement d’ouvrir des masters internationaux de prestige qui mobiliseraient une contribution des participants. »

Pascal Binczak : « La LRU constitue une régression, un jeu de dupes. Elle permet une éradication du service public tel qu’il existe en France depuis des siècles. Avec cette loi, nous basculons dans un autre système, celui de la marchandisation des savoirs. Tout le monde veut être autonome. Moi le premier ! Mais derrière le mot autonomie se cache aujourd’hui une baisse de moyens et une mise au pas de l’université qui nuit à l’expérimentation. La véritable autonomie passe par une augmentation significative des moyens. »

La mobilisation actuelle : radicalisation versus ras-le-bol grandissant

Laurent Batsch : « La réécriture du décret répond aux craintes que pouvait avoir la communauté universitaire. Aujourd’hui le mouvement évolue vers une radicalisation tactique. Il change de nature et devient un non sujet. »

Pascal Binczak : « La mobilisation n’est en rien entamée face à l’autisme gouvernemental. Le sentiment de ras-le-bol grandit. Plus que jamais, le mouvement doit se poursuivre. L’expérience de Vincennes est plus que jamais d’actualité. Nous menons aujourd’hui la même bataille qu’il y a 40 ans pour défendre des valeurs républicaines et humanistes. »

L’opinion de Pascal Binczak sur Dauphine
« Aujourd’hui grand établissement, Dauphine a suivi une toute autre trajectoire. Cette institution s’inscrit dans une logique néolibérale fondée sur des critères de sélection et d’excellence et, sans vouloir polémiquer, une logique d’exclusion.  A l’inverse, Paris 8 possède une tradition d’accueil. Tout le monde peut y trouver sa place sans être rejeté. »

L’opinion de Laurent Batsch sur Paris 8
« Les trajectoires de Paris 8 et Dauphine montrent la diversité de l’enseignement supérieur français. Néanmoins, un point commun nous réunit. Nous ne sommes pas des universités de proximité mais des universités de projets… même si nos projets diffèrent. »


Propos recueillis par Sylvie Lecherbonnier | Publié le

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