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Enseignement supérieur : des diplômés toujours plus nombreux

Marie-Alix Maes
Publié le
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Cérémonie de remise de diplômes à Reims Management School
De plus en plus de jeunes sont diplômés en France, toutefois sans garantie de décrocher un emploi plus facilement.
Avec plus de 44 % des 30-34 ans diplômés de l’enseignement supérieur, la France a dépassé les objectifs fixés par la stratégie européenne d’éducation et de formation, en matière de diplômés de l’enseignement supérieur. Un accroissement qui ne va pas sans poser de nombreuses questions.

Dans une note parue en mars, la Depp (Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance) dresse le bilan annuel de la stratégie européenne d'éducation et formation ("Éducation et formation 2020"). En s'appuyant sur le dernier rapport de suivi de la Commission européenne sur l'éducation et la formation, paru en octobre 2018. Selon ce document, la France a atteint quatre objectifs communautaires, dont celui concernant la proportion de diplômés de l’enseignement supérieur. Ce critère fait partie des objectifs clés de la stratégie "Europe 2020" pour une croissance "intelligence, durable et inclusive". Ainsi, en 2017, la part des 30–34 ans diplômés de l’enseignement supérieur a atteint 44,3 %.

En progrès, la France se situe au-dessus de la moyenne européenne (39,9 %) et dépasse les objectifs européens fixés pour 2020 à 40 % de cette classe d’âge. En revanche, la France n’a pas encore atteint l’objectif de 50 % qu’elle s’est elle-même fixé pour l’année prochaine.

Une massification des bacheliers

"L’augmentation du nombre de diplômés de l’enseignement supérieur découle largement de la politique menée dans l’enseignement secondaire et la massification des bacheliers", analyse François Vatin, professeur de sociologie à l’université de Nanterre. En 1985, Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de l’Éducation nationale, énonçait la volonté d’"amener 80 % d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat". Un espoir devenu réalité en 2012. Or, si le baccalauréat marque la fin du cycle secondaire, il est aussi le premier diplôme de l’enseignement supérieur.

"En multipliant et diversifiant les bacs, notamment technologiques et professionnels, on a déverrouillé l’accès au supérieur", constate Marie Duru-Bellat, sociologue spécialiste des questions d’éducation à Sciences po Paris. L’ouverture de l’enseignement supérieur s’est ainsi accompagnée d’une diversification avec l’apparition de nombreuses filières. "Depuis les années 2000, l’enseignement supérieur privé s’est beaucoup développé, alors que dans l’enseignement public sélectif (IUT, CPGE, BTS), le nombre de place est resté stable", poursuit François Vatin.

Il existe une grande disparité dans les parcours et les filières. En termes d’insertion, tous les diplômés du supérieur ne sont pas égaux.
(M. Ballatore)

Autre explication à l’augmentation du nombre de diplômés : la mise en place de dispositifs pédagogiques pour que les jeunes sortent du supérieur effectivement diplômés. Ceux qui, quelques décennies auparavant, n'auraient sans doute pas obtenu de diplômes, ont donc plus de chance d'en décrocher un aujourd'hui. "Afin d’atteindre les objectifs nationaux et européens, on a fait monter le niveau général des formations, observe Magali Ballatore, maître de conférences en sociologie à l’université d’Aix-Marseille. Cela s’illustre, par exemple, par la mastérisation de certaines formations aux métiers d'enseignant et de formateur."

Pas forcément plus qualifiés

Si les chercheurs reconnaissent que les objectifs européens ont permis de donner une impulsion, ils insistent sur la nécessité de s’interroger sur la réelle signification de ces chiffres. Florence Lefresne, directrice du Céreq (Centre d'études et de recherches sur les qualifications), rappelle tout d’abord qu’une réalité n’est jamais entièrement décrite pas un indicateur : "Au Luxembourg, par exemple, il y a un effet de captation de cerveaux. Parmi les jeunes de 30–34 ans, qui y résident, beaucoup viennent de toute l’Europe ou du reste du monde, pour se faire embaucher dans les grandes banques ou les Gafa. Dans ce cas, l’indicateur ne nous dit rien sur le système de l’enseignement supérieur."

Vient ensuite la question de la valeur de ces diplômes. À l’origine, ce qui a poussé l’Union européenne à mettre l’accent sur l’enseignement supérieur est la théorie de l’économie de la connaissance. "Plus le capital humain est qualifié, meilleur ce serait pour l’économie", résume Magali Ballatore. "Seulement, on n’est pas sûr que les diplômés du supérieur soient réellement plus qualifiés, estime Marie Duru-Bellat. Cela n’est pas dur de donner des diplômes, mais c’est plus difficile d’élever le niveau scientifique et culturel de la population", constate-t-elle au regard des résultats des études du PISA concernant les savoirs des jeunes de 15 ans.

Magali Ballatore relève le fait que ces données cachent une segmentation de l’enseignement supérieur : "Il existe une grande disparité dans les parcours et les filières. En termes d’insertion, tous les diplômés du supérieur ne sont pas égaux. Je suis donc surprise que les politiques d’éducation se concentrent uniquement sur la quantité de diplômés sans interrogation sur ce qu’ils apprennent effectivement et sur ce qu’ils vont devenir."

Vers un changement de perception du diplôme

Être diplômé du supérieur est une chose, obtenir un emploi à la hauteur de ces qualifications en est une autre. Le marché du travail est-il capable de tous les absorber ? En Europe, la corrélation entre le niveau d’études et l’emploi n’est pas forcément assurée. En Espagne, par exemple, où les 30–34 ans sont plutôt nombreux à être diplômés (41,2 %), le chômage des jeunes reste très important, révèle Marie Duru-Bellat, tandis qu’en Allemagne, où le taux de diplômés du supérieur est relativement faible (34 %), le chômage est peu élevé. Pour Florence Lefresne, l’inadéquation entre les qualifications et le marché du travail "risque de mener au déclassement des jeunes et, lorsque le chômage est très élevé, à l'exil vers d'autres pays".

L’élévation du niveau général de la formation produit mécaniquement un effet de déception.
(F. Vatin)

Enfin, l’augmentation du nombre de diplômés du supérieur a amené à un bouleversement de la perception du diplôme. "Si on se dit que le diplôme améliore nos chances, cela est vrai toutes choses égales par ailleurs, expose François Vatin. Mais si tout le monde a le même diplôme, alors ce n’est plus vrai. Plus un titre est diffusé, moins sa valeur distinctive est importante. Du coup, l’élévation du niveau général de la formation produit mécaniquement un effet de déception."

Avec sa massification, le diplôme n’est plus la garantie d’une ascension sociale. Et Marie Duru-Bellat de conclure : "Ce n’est pas une mauvaise chose que le niveau global augmente car cela contribue à une démocratisation de la culture. En revanche, il va falloir expliquer aux jeunes qu’ils n’accéderont pas forcément à ce à quoi ils rêvent."


Marie-Alix Maes | Publié le

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