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En 2030, un ingénieur responsable, agile et entrepreneur

Propos recueillis par Céline Authemayou
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UTBM - Expérience en laboratoire électronique
UTBM - Expérience en laboratoire électronique // ©  UTBM

Quel avenir pour les ingénieurs français ? Dans une étude prospective intitulée "Portrait de l’ingénieur 2030" publiée en novembre 2014, l’Institut Mines-Télécom dessine le futur portrait de la fonction. Une représentation optimiste – l’ingénieur sera au cœur de l’économie – qui ne doit tout de même pas occulter les besoins d’évolution du métier. L'analyse de Bertrand Bonte, directeur du développement, métiers et partenariats à l’IMT.

Bertrand Bonte, directeur du développement, métiers et partenariats à l’IMTPour quelles raisons l'IMT [Institut Mines-Télécom] s'est-il lancé dans cette étude prospective ?

L'IMT a la chance de disposer d'une structure qui peut réfléchir aux grands mouvements sociétaux. Il nous paraissait donc intéressant de participer à la discussion, aux côtés des écoles qui travaillent quotidiennement à l'évolution de leur formation et à l'amélioration de leurs méthodes pédagogiques. Ce document n'a pas été conçu pour apporter une vérité indiscutable, mais au contraire pour susciter les réactions et ouvrir le débat.

Première grande idée à retenir : au cours des prochaines années, l'ingénieur sera au cœur de l'économie, venant ainsi mettre à mal le règne du businessman. La vision est très optimiste !

Prenez le nombre d'articles de journaux où il est écrit que le salut de la France passera par l'innovation. Qui dit innovation, dit ingénieurs. Il faut bien voir que le concept même du businessman, ce professionnel qui fait du business avec les idées des autres a fait son temps...

Parmi les grandes tendances à venir – qui impactent d'ailleurs déjà le monde des ingénieurs –, le numérique tient une place de choix. Si cet outil est devenu un lien universel, “jouant un rôle démultiplicateur de l'innovation”, il faut garder en tête qu'il est aussi un déstabilisation des ordres anciens. Il faut donc rester vigilant ?

Prenez un site de e-commerce, sur lequel vous réalisez vos achats avec votre carte bleue. L'absence de contact peut être déstabilisant. Le numérique, comme la révolution industrielle, puis financière, crée des utopies, mais aussi de nouveaux types de problèmes, parmi lesquels la protection de la vie privée ou encore la sécurité. Dans les prochaines années, l'ingénieur devra donc être encore plus responsable qu'il ne l'est aujourd'hui. Les données numériques ouvrent des champs d'application très importants, avec le Big Data, ou encore le Cloud. À l'avenir, les ingénieurs devront aussi être capables de dire "halte-là !". Imaginez le jour où la médecine se sera emparée du sujet, avec par exemple la numérisation du patrimoine génétique. Une nouvelle étape sera alors franchie. Et les ingénieurs devront y être préparés.

L'éthique devrait donc s'imposer comme une matière incontournable au sein du cursus ingénieurs ?

En effet, je pense que les modules dédiés au sujet vont se multiplier. Aujourd'hui, les cours sont plutôt disséminés dans des options, sous des intitulés très divers. Mais l'éthique doit faire partie intégrante de la formation, être diffusée de manière très concrète, à l'image de ce qui existe pour le développement durable. En cours d'électronique, les élèves vont être sensibilisés à la question de la gestion des déchets, par exemple. Il est essentiel de rapporter ces matières à des choses très concrètes pour que le message passe plus aisément.

L'éthique doit faire partie intégrante de la formation, être diffusée de manière très concrète, à l'image de ce qui existe pour le développement durable.

L'ingénieur responsable sera aussi un entrepreneur. Ce profil est déjà en train de monter en puissance mais il devrait devenir incontournable dans les prochaines années ?

Il est vrai qu'il existe déjà depuis une dizaine d'années. On voit se multiplier les incubateurs, les accélérateurs, les pépinières d'entreprises. Les modèles économiques traditionnels se transforment, avec un éparpillement du nombre de sociétés. Ces dernières auront à l'avenir des durées de vie courtes : elles se feront racheter ou ne survivront pas.

Est-ce à dire que l'ingénieur-entrepreneur devra apprendre à être agile, à passer très vite à l'idée suivante ?

En caricaturant le propos, on pourrait dire que l'ingénieur français ne met son produit sur le marché que lorsque toutes les spécifications ont été validées. Aux États-Unis, le produit est commercialisé malgré la présence de quelques bugs, qui vont être repérés et réglés grâce au retour des usagers. En France, le produit fini arrive trop tard sur le marché. Or concevoir un produit ne suffit pas : il faut aussi le vendre. Et ce, avant les autres...

Très lié à l'idée d'innovation et d'entrepreneuriat, l'échec reste aujourd'hui un concept traumatisant pour les jeunes ingénieurs...

Il faudra bien finir par comprendre que l'échec n'est pas une fin en soi mais qu'il permet au contraire de rebondir. En France, quand on échoue, cela fait "tache" sur le curriculum vitae. C'est un vrai problème...

Les écoles d'ingénieurs ont-elles un rôle à jouer ? Les experts interrogés vantent l'excellence de la formation d'ingénieurs à la française, mais notent que la "culture du bon élève" peut parfois porter préjudice à l'esprit d'entreprendre.

Je suis persuadé que l'excellence offerte par le diplôme d'ingénieur sera toujours une force. La formation poussée en mathématiques et en physique permet d'acquérir une capacité à réfléchir de façon abstraite à un problème. La question de l'échec est complexe car elle dépasse le simple cadre de la formation : c'est plus largement toute une façon de penser la société qui doit évoluer.

L’étude "Ingénieurs 2030" a été réalisée par le cabinet Sociovision pour l’Observatoire des métiers de l’Institut Mines-Télécom. Une dizaine d’experts du secteur ont été audités.

Propos recueillis par Céline Authemayou | Publié le

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