Enseignants face à la crise sanitaire : "C’est un cauchemar absolu"

Sara Saidi
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Enseignants face à la crise sanitaire : "C’est un cauchemar absolu"
// ©  YARA NARDI / REUTERS
Un an après le début d’une crise sanitaire qui a chamboulé leur profession, les enseignants sont épuisés par les directives ministérielles et la charge de travail supplémentaire qui leur incombe. Ils se sentent abandonnés par leur institution et s’inquiètent de voir l’éducation de plus en plus sacrifiée au nom de l’économie.

"J’ai l’impression de ne plus servir à rien. Je me mets en mode tortue ou autruche, j’essaie de me détacher sinon ça me bouffe de l’intérieur", explique Mélissa, professeure d’économie-gestion au lycée professionnel André Siegfried, à Haguenau en Alsace.

Qu’ils enseignent au collège, au lycée ou même à l’université, les enseignants se sentent démunis face à la crise sanitaire : "C’est un cauchemar absolu", s’exclame Vanessa*, enseignante dans un collège en région parisienne. "On est dans un dilemme entre la scolarité et la sécurité de nos familles, c’est un cas de conscience terrible", ajoute-t-elle.

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Sentiment d'abandon

Alors que le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, a affirmé le 19 janvier dernier qu’il n’y a pas "d’explosion de la contagion" à l’école, les enseignants s’indignent. Pour eux le ministère cherche à rassurer les parents et la population alors que la situation ne s’y prête pas : "Dans le secondaire on minimise les contaminations", affirme ainsi Elizabeth Jacquet du syndicat SNES-FSU.

Certains enseignants parlent même d’omerta : "On a la sensation d’être abandonnés par l’institution, d’être de la chair à canon, (…) d’être là que pour assurer le SAV du service public", s’indigne Vanessa. Elie Guillaume est professeur de Mathématiques (TZR) à Amiens il dénonce pour sa part les effets d’annonce du gouvernement : "On parle de protocole renforcé puis de protocole très renforcé, mais nous on ne voit rien depuis septembre. Dans les collèges où je suis ce n’est pas ‘très renforcé’.(…) ça n’existe pas le 'très' renforcé", s’exclame-t-il.

Manque de moyens et surcharge de travail

À l’angoisse d’être contaminé ou de contaminer s’ajoutent des difficultés liées au manque criant de moyens et à une gestion de l’épidémie que beaucoup trouvent peu convaincante voire incohérente : "Ils ont fait quoi depuis cet été ?", s’interroge ainsi Leïla, professeure de SES dans un lycée en Seine-et-Marne.

On a la sensation d’être abandonnés par l’institution, d’être de la chair à canon. (Vanessa, enseignante en collège)

Pour elle, comme pour certains de ses collègues, la crise sanitaire aurait justement pu être l’occasion d’embaucher plus de personnel afin de permettre la généralisation des demi-groupes. Or, depuis le début de la crise sanitaire, les professeurs font face à une surcharge de travail : cours à distance ou en présentiel, tâches administratives, adaptation constante aux directives ministérielles, contrôle du respect des gestes barrières par les élèves, participation à la désinfection des salles de classe….

La liste des tâches supplémentaires qui leur incombent est longue et cela a un impact immédiat sur leur travail, alors même que beaucoup d’élèves sont dans une situation de décrochage scolaire : "On a un devoir d’apaisement qu’on ne peut pas combler car il y a l’exigence des examens. On n'a ni le temps, ni les moyens et cela aura des conséquences sur le long terme", regrette Victor* professeur d’histoire-géographie à Strasbourg.

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Un lien avec les élèves difficile à maintenir

"C’est difficile de voir les élèves de plus en plus passifs, même en demi-groupe, c’est difficile de les évaluer et de se motiver aussi (…) on devient les porte-paroles du programme, on n’a plus d’espace pour s’intéresser à leur projet, pour éveiller leur curiosité… et surtout on n’en voit pas le bout", ajoute Leïla.

Les classes à distance c'est du bricolage depuis le début, car on n'a pas mis l’argent nécessaire (Victor, professeur d'histoire-géo)

Par ailleurs, pour la majorité des professeurs, les classes à distance sont chronophages et inefficaces : "C’est du bricolage depuis le début, car on n'a pas mis l’argent nécessaire", déclare Victor. Un grief partagé par les enseignants du supérieur : "Je donne cours à un écran et les étudiants n’allument pas forcément leur caméra", regrette Christophe Humbert, chercheur post-doctoral et enseignant en sciences sociales en Alsace. "C’est extrêmement frustrant, j’ai la sensation d’essayer de faire passer quelque chose, mais le lien est complètement perdu. (…) on finit par accepter de faire quelque chose de très insatisfaisant", explique-t-il.

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Augmentation des inégalités et inquiétude

Pour les enseignants du secondaire, l’Education nationale est complètement déconnectée de la réalité du terrain : "À aucun moment les acteurs concernés ne sont pris en compte dans le débat", regrette Leïla. Géraldine, professeure de français en Occitanie, dénonce pour sa part les 55 suppressions de postes prévues à la rentrée 2021 dans son académie. "Le gouvernement n’a tiré aucune leçon de ce qu’il s’est passé dans le service public", estime-t-elle. Elle considère aussi que le ministère "souhaite maintenir l’école dans un rôle de garderie" pour des raisons économiques.

L’accroissement des inégalités est une autre source de préoccupation pour les enseignants. Victor, constate ainsi une différence entre l’établissement en milieu rural populaire où il travaillait l’an dernier et l’école en milieu urbain favorisé où il a débuté cette année : "Aujourd’hui j’ai moins d’élèves par classe, les moyens ne sont pas les mêmes", affirme-t-il.

À aucun moment les acteurs concernés ne sont pris en compte dans le débat. (Leïla, professeure de SES)

Elizabeth Jacquet affirme que, de manière générale, il y a un retard dans le déroulé des programmes. Or, selon elle, certains établissements – plus cotés – font exclusivement du présentiel pour leurs terminales, ce qui peut constituer un facteur d’inégalités, notamment lors de la sélection Parcoursup. Même constat dans l’enseignement supérieur : "Les étudiants en classes préparatoires arriveront mieux préparés sur le marché de l’emploi", reconnaît Michaël Gutnic, maître de conférences et directeur du département de mathématiques à l’Institut de recherche mathématique avancée à Strasbourg.

Enfin, l’ombre du tout numérique angoisse également les enseignants. Certains craignent que la tentation de tout faire à distance survive à la crise sanitaire : "Il ne faut surtout pas que les instances pensent que ça marche bien !", s’exclame ainsi Christophe Humbert.

* Certains prénoms ont été modifiés.


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