M. Vannesson (Vers le Haut) : "Le droit à l’éducation est passé au second plan face à la priorité sanitaire"

Séverine Maestri
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M. Vannesson (Vers le Haut) : "Le droit à l’éducation est passé au second plan face à la priorité sanitaire"
// ©  Mediteraneo/Adobe Stock
A l'occasion de la journée internationale de l’éducation, organisée le 25 janvier 2021 pour la troisième année consécutive, Marc Vannesson, fondateur du think tank Vers le Haut, revient sur l'impact de la crise du Covid sur l'éducation. Au-delà du constat, il propose également quelques pistes pour remettre l'éducation au centre des enjeux.

Quelle est la situation de l’éducation en France un an après le début de la crise du Covid ?

 // © Vers le haut

En 2020, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, les établissements scolaires ont fermé plusieurs semaines. Aujourd’hui encore, beaucoup de jeunes sont privés d’accès à leur établissement, notamment dans le supérieur, et d’une certaine manière, le droit à l’éducation est passé au second plan face à la priorité sanitaire.

Ce choix se comprend, mais on peut regretter qu’il n’ait pas été suffisamment explicité et qu’on ne mesure pas assez les conséquences sur la jeunesse de toutes les restrictions sanitaires qui sont imposées.

Le Covid-19, révélateur du décrochage scolaire à la française ?

Le secrétaire général des Nations unies a utilisé l’expression de "catastrophe générationnelle" pour qualifier cette crise de l’éducation. Quels en sont les signes ?

En primaire, les évaluations nationales publiées en novembre 2020 montrent qu’en CP, la part des élèves ayant une bonne connaissance du nom des lettres et du son qu’elles produisent est passée de 80,1% à 77,8%. En CE1, la baisse est surtout marquée en français, les élèves reculant en lecture de textes, de mots, ou encore en écriture.

L’écart entre éducation prioritaire et éducation non prioritaire s’est creusé et gomme les effets positifs du dédoublement des classes en éducation prioritaire mis en place en 2017. Au collège et au lycée, la continuité pédagogique a été irrégulière : 12% des élèves ont travaillé moins d’une heure par jour pendant le confinement et certains étaient déjà en difficulté scolaire.

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Et dans le supérieur ?

L’inquiétude concerne les jeunes entrés dans le supérieur en septembre 2020, qui ont vécu une année de terminale atypique, et dont le niveau est plus fragile que celui de leurs prédécesseurs. D’autres, plus avancés dans leurs parcours ou en formation professionnelle, n’ont trouvé ni stages, ni alternance et manquent de pratique pour valider solidement leur diplôme. Les risques de décrochage sont réels, renforcés pour certains par une précarité due au manque de ressources et à l’impossibilité d’exercer un job.

Quels sont les autres constats ?

Après le confinement, les professeurs ont constaté de forts écarts dans une même classe entre des élèves qui avaient décroché et ceux, plus autonomes ou aidés par leurs parents, qui avaient pu maintenir leur rythme d’apprentissage. Le recours au numérique était prometteur, mais a aussi révélé ses limites.

On a redécouvert l’importance de la fracture numérique.

On a redécouvert l’importance de la fracture numérique. Les jeunes de milieu favorisé ont en effet une agilité plus forte sur les usages numériques à des fins éducatives, là où les autres en ont davantage un usage ludique. Cet outil censé mettre le savoir à disposition de tous a accentué les écarts entre jeunes de milieux sociaux différents. On peut néanmoins citer de belles initiatives de diffusion de contenus pédagogiques sur les chaînes du service public pendant le confinement… et se poser la question de leur arrêt après le confinement.

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Que mettre en place demain pour redynamiser l'éducation ?

Certains dispositifs ont déjà vu le jour comme "Un jeune, une solution". Des moyens financiers ont été débloqués pour faciliter l’emploi des jeunes. Dans un rapport intitulé "Comment éviter le 'retour à l'anormal' ?" publié en mai 2020 nous avons fait une vingtaine de propositions.

On s’est rendu compte combien l’école rendait un service éminent à la société.

Parmi elles, la mise en place de la différenciation pédagogique, de "parcours personnalisés", consistant à faire un point en début d’année avec chaque élève et à décliner des objectifs lui permettant de progresser. Cela remet en cause l’idée du sacro-saint programme qui persuade l’enseignant que le seul critère d’évaluation positif de son travail est sa capacité à le terminer.

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La crise sanitaire va-t-elle revaloriser le rôle de l’enseignant ?

Sans doute. On s’est rendu compte combien l’école rendait un service éminent à la société. La 6e édition du baromètre "Jeunesse et confiance" paru il y a quelques jours, montre une confiance accrue des parents (+ 5 points) et des jeunes (+ 9) dans le système éducatif. On peut y voir un effet du confinement mais aussi, malheureusement, de l’assassinat de Samuel Paty. Dans ces situations terribles on s’unit souvent derrière l’école.

Comment transformer ces actions en levier de transformation à long terme ?

En plus du parcours personnalisé que l'on propose, il faut remettre à plat la formation et le temps de travail des enseignants et leurs tâches. Il faudrait aussi augmenter les initiatives autour du mentorat et proposer un accompagnement accru des jeunes les plus fragiles, faciliter leur autonomie, les inciter à travailler entre eux.

Enfin, il faut s’adapter aux réalités locales notamment dans l’ouverture/la fermeture des établissements : donner des consignes depuis Paris sur la reprise des cours un jour sur deux ou pour telle tranche d’âge ne fonctionne pas partout. Il faut plus d’autonomie aux établissements pour rebondir face à la crise.


Séverine Maestri | Publié le

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