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Formation des enseignants : ce qui va changer avec la loi "Pour une école de la confiance"

Philippe Bohlinger
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Les Espé deviennent les Inspé avec la loi "Pour une école de confiance".
Les Espé deviennent les Inspé avec la loi "Pour une école de confiance". // ©  Camille Stromboni
Le projet de loi "Pour une école de la confiance" entérine la reprise en main de la formation des enseignants par le ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse. Les députés ont adopté, mardi 19 février 2019, le texte présenté qui vise notamment à "élever le niveau général" des élèves.

Les briques s’assemblent une à une et dissipent petit à petit le brouillard qui entourait la réforme de la formation des enseignants. L’adoption du projet de loi "Pour une école de la confiance", mardi 19 février 2019, en première lecture à l’Assemblée nationale, a entériné plusieurs mesures clés de ce vaste chantier.

Le texte marque la reprise en main des organismes de formation des enseignants par le ministère. Cette volonté se lit dans les articles modifiant le nom et la gouvernance des Espé (Écoles supérieures du professorat), ainsi que le pilotage du référentiel de formation désormais confié aux deux ministères de tutelle. Par ailleurs, la loi s’articule avec un déplacement du concours en fin de M2.

Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse, entend ainsi "élever le niveau général" des élèves en formant mieux les enseignants. Il veut également renforcer l’attractivité des métiers via un pré-recrutement des professeurs dans le vivier des assistants d’éducation inscrits dans une formation préparant aux concours d'enseignant ou de CPE. Cette nouvelle feuille de route suscite l’agacement des acteurs de terrain, inquiets à l'idée d'infliger une responsabilité pédagogique "précoce" à ces étudiants.

Les Espé enterrées

À peine cinq ans après avoir été instaurées par la loi de Refondation de l'école, les Espé s'appeleront désormais les Inspé (Instituts nationaux supérieurs du professorat et de l'éducation). Un changement de nom qui n’a rien de cosmétique, aux dires de Fannette Charvier, député LREM du Doubs et corapporteure du projet de loi.

"Le nouveau nom illustre le changement de philosophie qui accompagne la réforme. La lettre N de "national" marque, notamment, notre volonté d’homogénéiser la formation des enseignants", argumente la parlementaire.

Du côté de la communauté éducative, les réactions oscillent entre grincement de dents et indifférence. "Ce changement de nom va surtout s’accompagner d’une perte de visibilité temporaire", pointe Brigitte Marin, présidente du réseau national des Espé. Le réseau a chiffré le changement de signalétique entre 650.000 et 1 million d’euros.

Le recrutement des directeurs modifié

La nouvelle loi modifie également la gouvernance des Espé. Jusqu’à présent, les noms des directeurs étaient proposés par les conseils des Espé. Ces instances n’auront désormais plus voix au chapitre. Le projet de loi institue, en effet, un comité, coprésidé par le recteur et le président de l'établissement de rattachement de l'institut, assisté de plusieurs personnes qualifiées.

Quelle légitimité aura le directeur nommé par ce comité au regard du conseil de l'Espé ? Quelle position aura-t-il vis-à-vis des directeurs des autres composantes, qui sont tous élus par leurs pairs ?
(B. Marin)

"Quelle légitimité aura le directeur nommé par ce comité au regard du conseil de l'Espé ? Quelle position aura-t-il vis-à-vis des directeurs des autres composantes, qui sont tous élus par leurs pairs ?", s'interroge la présidente du réseau des Espé. Matthieu Brabant de la Ferc-CGT s’inquiète, lui, "d’une mesure témoignant d’une reprise en main très forte de la formation des enseignants par la rue de Grenelle".

Un nouveau référentiel pour le master Meef

"Il incombera désormais aux ministres d’arrêter le référentiel de formation du master Meef (Métiers de l'enseignement, de l'éducation et de la formation)", est-il précisé dans l’article 10 du projet de loi. Les équipes universitaires devront donc engager le chantier de révision de leurs maquettes, sur la base de ce nouveau cadre, plus contraignant.

"Le référentiel est peu satisfaisant car extrêmement exhaustif et très ambigu sur les attentes, estime Laurent Alexandre, secrétaire fédéral à la formation des enseignants au Sgen-CFDT. Nous aurions dû être sur des orientations de contenu. Or, nous allons nous retrouver avec des logiques comptables."

Nous aurions dû être sur des orientations de contenu. Or, nous allons nous retrouver avec des logiques comptables.
(L. Alexandre)

Alain Billate, en charge du dossier au Snes-FSU, nuance : "Nous ne sommes pas opposés à un cadrage plus fort, national, de la formation, dans la mesure où de jeunes enseignants formés à Bordeaux exerceront majoritairement dans les académies de Créteil ou de Versailles. Mais cela ne doit pas se traduire par des injonctions normées. Nous attendons davantage une homogénéisation des temps de formation."

Le nouveau référentiel doit être présenté au Cneser (Conseil national de l’enseignement et de la recherche) en mars 2019. Il ne devrait pas être applicable avant la rentrée 2020, ce qui laisserait le temps aux Inspé de se l’approprier.

Un concours en fin de M2

L’épineuse question de la place du concours restait en suspens. Jean-Michel Blanquer et Frédérique Vidal y ont finalement acté, mercredi 20 février 2019, le déplacement du concours des enseignants en M2, en un seul bloc.

Cette décision s’appuie sur les conclusions du rapport Ronzeau-Saint-Girons remis aux ministres. Ludovic Morge, vice-président du réseau national des Espé, analyse son incidence.

"L’impact d’un concours placé en fin de M2 sera plus prégnant sur la formation. Par conséquent, son architecture et son contenu deviennent essentiels, car de sa rénovation dépend l’amélioration de la qualité de la formation. Si le concours n’est pas assez professionnel, il risque de détourner les étudiants du parcours Meef", remarque-t-il. La nature du concours fera l’objet d’une vaste concertation dans les semaines à venir. Elle enclenche également la refonte du contenu du master.

Le second enjeu est financier. Les syndicats alertent sur une perte potentielle de salaire pour les étudiants. En effet, jusqu’à présent, l’année de stage est rémunérée comme un plein temps de professeur. "Si le concours est déplacé en fin de cursus, les étudiants ne seront plus fonctionnaires stagiaires au cours de leur deuxième année de master, mais étudiants en alternance. Leur rémunération devra se faire au même niveau", insiste Franck Loureiro du Sgen-CFDT.

Des personnels enseignants en prérecrutement

Les assistants d’éducation inscrits en licence pourront exercer de manière progressive des fonctions pédagogiques, d’enseignement et d’éducation dans une perspective de professionnalisation. Seuls les titulaires d'une L1 pourront se voir proposer, à leur entrée en L2, un contrat à durée déterminée (CDD) de trois ans. Ils seront 1.500 à la rentrée 2019, pour atteindre, en vitesse de croisière, un vivier de 9.000 étudiants répartis en L2, en L3 et M1.

"Le dispositif sera concentré sur les académies et les disciplines déficitaires. Cela permettra d’atteindre la masse critique d’étudiants nécessaire pour organiser un parcours de formation impliquant de libérer les étudiants plusieurs heures par semaine", annonce Fannette Charvier.

L’enjeu réside désormais dans une bonne articulation avec la préprofessionnalisation en licence. Les stages donneront-ils droit à des crédits ECTS ? "Nous sommes favorables à un prérecrutement, mais pas sous cette forme. On parle de cointervention des AED aux côtés d’un enseignant titulaire, mais que se passera-t-il en cas d’absence de l’enseignant ?" s'enquiert Matthieu Brabant de la Ferc-CGT. Un décret doit venir préciser les contours de la mise en responsabilité des étudiants.


Philippe Bohlinger | Publié le

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