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L’apprentissage, victime collatérale du Covid-19 ?


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L’apprentissage, victime collatérale du Covid-19 ?
La crise sanitaire plonge le secteur de l'apprentissage dans l'incertitude. // ©  DEEPOL by plainpicture/Monty Rakusen
Alors qu'en 2019 l'apprentissage enregistrait une hausse de 16% de ses effectifs en France, l'Anaf (association nationale des apprentis de France) table sur une baisse de 100.000 apprentis à la rentrée. Les acteurs de la formation appellent les entreprises à ne pas geler net leurs embauches et les pouvoirs publics à faciliter l'embauche d'apprentis.

L’apprentissage, très sensible à la météo économique, pourrait faire les frais de la crise sanitaire et économique actuelle. “J’ignore quelle sera la baisse mais on peut s’attendre à perdre 100.000 apprentis à la rentrée“, s’inquiète Aurélien Cadiou, président de l’Anaf, l’association nationale des apprentis de France. “Les OPCO [NDLR : les opérateurs de compétences qui financent les formations professionnelles en alternance], les régions de France ou le Medef nous sommes tous d’accord : il y aura une baisse importante du nombre d’apprentis à la rentrée“.

Une croissance des effectifs stoppée dans son élan

Sans l’épidémie de coronavirus, 2020 aurait dû marquer le franchissement du cap des 500.000 apprentis en France. En 2019, pour la première fois, le nombre d'apprentis a connu une progression à deux chiffres de +16%, soit 50.700 apprentis de plus sur un an, portant le nombre total à la fin de l'année dernière à 485.800. Du jamais vu en France !

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Dès 2018, les jeunes manifestaient un goût plus prononcé pour les formations en apprentissage avec une progression de +8% sur un an (17.000 apprentis de plus). Mieux, si l’enseignement supérieur était la locomotive de l’apprentissage, depuis deux ans on constatait un engouement dans le secondaire pour ce mode de formation : 203.000 jeunes préparaient un CAP ou un bac pro en apprentissage dans le secondaire (+8% sur un an) l’an passé et 71.000 vœux avaient même été formulés dans le logiciel Affelnet à l’issue de la classe de 3e pour une formation en apprentissage.

Mais, ce bel élan – facilité en partie par la loi du 5 septembre 2018 sur la liberté de choisir son avenir professionnel, dite "Avenir pro" – semble stoppé net. "Pour l’heure nous affrontons un arrêt de l’activité économique qu’on n’a jamais connu. C’est une situation unique", observe Denis Darpy responsable du département Master sciences des organisations de l’université Paris-Dauphine-PSL. Cette université compte 1.500 apprentis parmi ses quelque 8.000 étudiants. Près de 40% des étudiants de M2 y sont diplômés par la voie de l’apprentissage.

"Nous entendons deux discours de grands noms d’entreprises : dans un cas on continue de recruter des apprentis et voici les offres. Dans l’autre cas le recrutement est gelé", constate Denis Darpy. "Tout dépendra de la trésorerie des entreprises dans deux ou trois mois. Selon leur situation financière, combien d’entreprises pourront consacrer de la masse salariale à l’embauche d’apprentis ?"

Le recrutement d'apprentis reporté

A l’IUT d’Aix-Marseille qui compte 1.500 alternants, Sophie Lengrand-Jacoulet, sa directrice, estime possible de limiter la casse."Depuis le confinement, nous n’avons pas eu de retour catastrophique du côté des entreprises ni des étudiants : les enseignants ont bien joué le jeu et ont allongé les périodes d’enseignement à distance. Peu d’apprentis sont en chômage partiel. Mais notre crainte ça va être pour le redémarrage en septembre".

Notre crainte ça va être pour le redémarrage en septembre. (S. Lengrand-Jacoulet)

A l’IUT, les recrutements d’apprentis s’effectuent assez tôt dans l’année grâce aux partenariats noués avec des entreprises. “Elles nous disent qu’a priori elles reprendront des apprentis comme les autres années. Mais, je m'interroge pour d'autres secteurs comme les banques qui ne m'ont pas fait de retour sur leur politique à la rentrée“.

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L'inquiétude de la dirigeante de l’IUT ? Les processus de recrutement qui avaient lieu au printemps sont reportés au mois de juillet. Les deux mois de confinement auront tout décalé. Cauchemar logistique et de calendrier en vue ! "On espère pouvoir faire les recrutements en juillet. On peut pousser jusqu'en septembre voire la mi-octobre. Mais après mi-octobre c’est plus compliqué : les cours auront commencé, il sera difficile d’introduire de nouveaux étudiants", prévoit Sophie Lengrand Jacoulet.

Généraliser l'aide unique à l'embauche

"L’apprentissage est très sensible à la conjoncture économique : il faut être indulgent cette année avec les employeurs d’apprentis", plaide Aurélien Cadiou, président de l’ANAF. "C’est pourquoi nous demandons d’élargir l’éligibilité à l’aide au recrutement d’apprentis".

Jusqu’ici, cette aide est limitée aux entreprises de moins de 250 salariés et aux apprentis qui préparent un diplôme de niveau bac ou infra bac. L'élargir faciliterait l’embauche d’apprentis au moins à la rentrée, y compris dans l'enseignement supérieur. "Rendons tous les employeurs éligibles à l’aide, quels que soient le diplôme préparé et la taille de l’entreprise d'accueil", préconise le représentant des apprentis.

L'ANAF avec la Cdefi, la CPU, la CGE, ou encore l’organisation professionnelle Syntec conseil ont appelé le 16 avril les pouvoirs publics à prendre des mesures pour sauver l'apprentissage et l’insertion des 700.000 jeunes diplômés qui vont entrer sur le marché du travail dans les mois à venir. Pour éviter que la promotion 2020 des jeunes diplômés ne soit "sacrifiée" sur l’autel de la récession économique, ces acteurs de la formation proposent une exonération totale de charges sociales ou patronales pour les entreprises qui recrutent en CDI des jeunes diplômés. Ils demandent aussi l’accès à l’aide à l’embauche d’apprentis à toutes les entreprises quels que soient leur taille et le niveau de diplôme préparé.

L’objectif est de convaincre les entreprises de ne pas stopper tout recrutement avant 2021. Une série de mesures qui pourrait être reprise dans le plan de déconfinement et de relance de l'activité économique attendu fin avril ou début mai.

Eviter une "génération sacrifiée"

Au-delà des mesures d'urgence, les acteurs veulent convaincre les entreprises de leur intérêt de continuer à recruter de apprentis ou des jeunes diplômés. "Au même titre que les jeunes diplômés, les apprentis recrutés en cette période peuvent être des outils de relance économique. Nous appelons donc les entreprises qui le peuvent à prendre des engagements forts pour l’embauche des jeunes", observe Jacques Fayolle, président de la Cdefi et directeur de Télécom Saint-Etienne.

Investissez sur les jeunes maintenant, y compris en apprentissage, ce sera profitable pour votre redémarrage ! (L. Champaney)

"C’est vrai que de grandes entreprises nous disent qu’elles ont des milliards d’euros de pertes et gèlent tout“, explique Laurent Champaney, vice-président écoles de la CGE et directeur général d’Arts et Métiers. “Pire, certaines nous disent même que la situation va être durable et qu’il ne s’agit pas simplement de bloquer les embauches du mois de septembre, que ça va déborder largement sur 2021. A ces entreprises nous disons : le redémarrage de votre activité, le rebond économique ne se feront pas en gelant toute embauche ! Investissez sur les jeunes maintenant, y compris en apprentissage, ce sera profitable pour votre redémarrage !“

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Pour la CGE, la CPU et la Cdefi, ce n’est pas le moment pour les entreprises de se replier sur elles-mêmes, de faire une pause en attendant de voir comment la situation évoluera l’an prochain ou dans deux ans. “Qu'ils soient apprentis ou jeunes diplômés, c’est vraiment le moment de privilégier les jeunes et de les mettre dans l’emploi tout de suite“, conclut Laurent Champaney.

Mais même avec des mesures d'urgence et la bonne volonté des entreprises, l'apprentissage risque bien d'enregistrer cette année une baisse historique. Et de nombreux CFA pourraient avoir des fins de mois difficiles : depuis la réforme de 2018, les financements distribués par les opérateurs de compétences (OPCO) sont accordés au nombre de contrats engrangés !


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Tulipe.

Personnellement, je trouve que le comportement des entreprises est honteux et déplorable. Je ne parle pas des PME mais des grands groupes surtout, qui sont majoritaires dans le recrutement des apprentis et des campagnes de recrutement. Embaucher des apprentis n'apportent que des avantages et ils le savent. C'est une main-d'oeuvre qualifiée et moins chère En diminuant les offres d'embauche, ils conduiront le pays à voir une explosion du chômage, d'une génération diplômée et compétante, et on ne fait pas tourner un pays en limitant son personnel à une poignée de salariés qui doivent faire des heures supp pour compenser tout le travail à rattraper. Il ne faut pas s'étonner par la suite que la France soit le 2ème pays après l'Inde, à voir une fuite des cerveaux à l'étranger.