La gestion de l'emlyon étrillée par la chambre régionale des comptes

Agnès Millet
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La gestion de l'emlyon étrillée par la chambre régionale des comptes
La cour régionale des comptes épingle la gestion précédente de l'emlyon. // ©  Stephane AUDRAS/REA
Alors qu'emlyon tente de redresser le cap après plusieurs années de turbulences, un rapport critique sévèrement les chantiers lancés par l'école de commerce lyonnaise, entre 2014 et 2021.

"Une réorganisation juridique du groupe au coût exorbitant et risquée" et un "échec total" concernant le projet "coûteux" de transformation numérique du système d’information. La cour des comptes d'Auvergne-Rhône-Alpes ne mâche pas ses mots après s'être penchée sur la gestion de l'emlyon, entre 2014 et août 2021.

Le rapport, qu'elle publie le vendredi 14 octobre, est d'une très grande sévérité pour l'école de commerce, née en 1872. L'établissement, qui se place 5e de notre classement 2022 des PGE, forme aujourd’hui près de 9.000 élèves.

Une réorganisation juridique du groupe au coût exorbitant et risquée

La période examinée est particulière. En 2018, l'école s'éloigne de sa tutelle, la CCI. Emlyon change de statut, passant d'association à société anonyme. L'objectif est d'ouvrir le capital à des investisseurs privés. Deux acteurs, Qualium Investissements et BpiFrance, apportent 40 millions d'euros et rejoignent la CCI au capital.

Une opération peu avantageuse, selon les auteurs du rapport qui observent que "les dépenses pour accompagner l’opération (honoraires, assurance) se sont élevées à 8,5 millions d'euros au total", soit près du quart de l’apport en capital.

"Pour l’heure, malgré les apports en liquidités, la société EMG [holding du groupe EM Lyon] n’a réalisé aucun investissement et si l’opération a été coûteuse, elle n’a pas contribué au développement de l’école", constate le rapport qui relève au passage que le modèle juridique choisi par emlyon est unique dans le paysage des grandes écoles de commerce françaises.

"L'échec total" du partenariat de 26 millions d'euros avec IBM

Autre erreur chèrement payée, selon la cour régionale des comptes : un double partenariat avec IBM, représentant 26 millions d'euros d’investissements, pour "mettre en œuvre une transformation numérique de façon très innovante, en appliquant les techniques de l’intelligence artificielle" et permettre "la modernisation du système d’information".

Une belle ambition, sauf que… "ces évolutions ne correspondaient pas à des besoins exprimés" par les étudiants et les salariés.

Aujourd'hui, notent les auteurs, la direction "a fait le constat de son échec total et a adopté un schéma directeur prévoyant de nouveaux investissements dans l’infrastructure et la sécurité défaillante, ainsi que la refonte du système d’information à destination des étudiants".

Des projets de campus critiqués

Les dysfonctionnements relevés portent aussi sur la stratégie suivie par l'école. Le plan "Nouveaux territoires 2020", lancé en 2014, est loin d'avoir porté ses fruits. Celui-ci prévoyait un campus au Maroc, grâce à un partenariat "avec une société de droit marocain, dans des conditions très désavantageuses pour l'emlyon et comportant aujourd'hui un risque d’image conséquent", indiquent les auteurs du rapport.

"L'école en a tiré elle-même les conséquences en initiant un processus de sortie au profit d'un partenariat avec une université marocaine".

Le projet de réintégrer le centre-ville de Lyon est également égratigné puisque le rapport souligne les 13,9 millions d'euros investis dans le campus d'Ecully entre 2014 et 2020 alors que l'école quittera ce site, en août 2024 "pour un campus neuf situé à Lyon, financé à hauteur de 130 millions d'euros par un emprunt'.

La généreuse rémunération de Tawhid Chtioui, directeur de 2019 à 2020

Après le départ de Bernard Belletante, directeur emblématique d'emlyon en poste de 2014 à 2019, Tawhid Chtioui prend sa succession en avril 2019. Sa rémunération intéresse la cour régionale des comptes.

En effet, en tant que président du directoire, sa rémunération annuelle brute s’élevait à 350.000 euros, à laquelle s’ajoutait un variable en fonction des objectifs fixés, pouvant aller jusqu’à 25 % de cette somme.

Une somme très élevée, puisqu'elle excède "de 10.000 euros la rémunération du président précédent et de 50.000 euros celle de l’actuelle présidente du directoire", précisent les auteurs du rapport.

Le départ de Tawhid Chtioui, en janvier 2020, a également été coûteux. Une indemnité spécifique de rupture conventionnelle était fixée à 53.000 euros bruts mais l'ancien directeur "a réclamé le versement d’une indemnité à titre de dommages et intérêts". Les négociations ont abouti à une nouvelle indemnité de 577.000 euros.

La justice ouvre une enquête

"En définitive, la chambre constate que les dépenses engagées au titre des transformations numérique puis juridique de l’école n’ont pas modifié sensiblement son modèle économique", note le rapport.

"La croissance des recettes repose toujours sur l’augmentation des frais de scolarité et du nombre d’étudiants. Ces transformations qui ont été mal conduites, l’ont fragilisée, y compris sur le plan académique et de son développement", ajoute les auteurs. A la suite de leur rapport, une enquête a été lancée par le parquet de Lyon.

L'emlyon en recherche de stabilisation

Depuis deux ans, l'école est dirigée par Isabelle Huault, venue du monde universitaire. Peut-être un tournant pour l'école car si l'établissement reste société anonyme, il a également pris la qualité de société à mission en 2021 pour réaffirmer sa mission d’intérêt général.

Mais il faudra également reconquérir une entière légitimité académique, après le coup de semonce de l'été 2020. À cette date, le grade de master du PGE n'était renouvelé que pour trois ans, au lieu des cinq ans réservés aux formations les plus performantes.

Emlyon devient une société à mission en juillet 2021

Dans une communication du 17 octobre 2022, l’emlyon réagit au rapport et rappelle que "la gouvernance de l’école a été intégralement renouvelée en 2020, ouvrant un nouveau chapitre de l’histoire, avec des résultats déjà probants, comme le montrent les classements des écoles de commerce en France et à l’international".

Et du côté de la holding, la situation a récemment évolué. Début septembre, la CCI – qui est toujours restée majoritaire – annonçait une augmentation du capital de 50 millions d'euros. Dans cette opération, Qualium cède sa participation, tandis que des entreprises "emblématiques de la région lyonnaise" font leur entrée.

Mais c'est surtout l'entrée de Galileo Global Education, groupe européen d'enseignement supérieur, qui est remarquée par les observateurs. Selon l'emlyon, ce changement "n'a aucune incidence sur le statut de l'école, s'agissant d'une simple recomposition du capital qui n'affecte pas sa structure juridique".


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