La mixité des classes ne suffit pas à garantir l’égalité filles-garçons


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Théâtre forum (© S. Reille)
Théâtre forum (© S. Reille)
« Filles et garçons à l’école : comment faire ? » Le CRAP-Cahiers pédagogiques a organisé un après-midi de réflexion autour de cette question, mi-mai 2011 à Paris. Enseignants et universitaires ont évoqué à cette occasion le rôle des professeurs dans la reproduction des inégalités entre les filles et les garçons. L’occasion pour une cinquantaine d’acteurs de l’éducation de se pencher sur leurs pratiques et de penser une pédagogie de l’égalité des sexes à l’école.

Des filles moins bonnes en maths, des garçons meilleurs en sport, plus de « garçons manqués » que de « filles réussies », la mixité de genres au sein des établissements scolaires n’empêche pas aux stéréotypes sexistes d’avoir la vie dure. Et les enseignants d’en véhiculer également, le plus souvent malgré eux.

Deux points d’écart entre filles et garçons en sport

« Les questions liées au genre, au sexe nous interrogent sans que l’on n’ait appris à y répondre », avance Cathy Patinet, professeur d’EPS (éducation physique et sportive) depuis trente-quatre ans. Selon elle, les enseignants transmettent la norme malgré eux. Ne serait-ce que par le langage. « Il est commun de dire que les garçons sont plus forts, plus rapides, alors que les filles sont plus organisées, plus méthodiques », illustre-t-elle. Jeune enseignante, elle se penche rapidement sur cette question, constatant que globalement, en sport, « les filles n’y arrivent pas ». Elle observe même un écart de deux points entre les moyennes des filles et celles des garçons de sa classe. Insatisfaite de l’explication qui voudrait que les garçons soient simplement « plus forts en sport que les filles », Cathy Patinet décide alors d’examiner les pratiques pédagogiques.

La pédagogie peut venir à bout du sexisme

Après avoir consacré sa thèse de doctorat à « la vigilance des enseignants d’EPS quand ils font cours en mixité », l’enseignante met en évidence qu’« une majorité d’enseignants d’EPS créent des situations où la place dominante des garçons est renforcée en proposant des contenus très masculins [foot, jeux collectifs, etc.] en éducation physique et sportive ». Depuis, elle expérimente une pédagogie qui permet de « sortir des rôles “genrés”, qui cantonnent les garçons dans des rôles d’opposition et relèguent les filles au mieux à des rôles coopératifs ». Conséquence ? « L’ambiance de classe s’est nettement améliorée, car les remarques de type sexiste ont fait place à des encouragements », conclut Cathy Patinet (1).

Les relations sociales à l’école reproduisent les inégalités

« Nous sommes tous sexistes », assure Nicole Mosconi, professeur émérite en sciences de l’éducation, à l’université Paris-Ouest-Nanterre-La Défense, dès le début de son intervention. « Nous avons tous appris l’ordre sexué, le système de domination du groupe masculin sur le groupe féminin, même si cela ne se voit pas forcément dans la relation individuelle », poursuit-elle. Lorsqu’elle intervenait dans la formation continue des enseignants, Nicole Mosconi se heurtait systématiquement à une résistance des enseignants à l’égard des résultats de recherches montrant que les relations enseignants-élèves ont tendance à reproduire des rapports inégalitaires entre filles et garçons. Elle reconnaît aujourd’hui qu’il s’agit d’une prise de conscience difficile qui nécessite un regard acéré.

La formation à l’égalité est prévue par les textes

Un regard à éduquer. Annie Léchenet, professeur de philosophie à l’université Lyon 1, note qu’à la fin des années 1990, il existait des postes fléchés autour de la question des inégalités hommes-femmes dans la formation des enseignants. Celle qui fut formatrice à l’IUFM (institut universitaires de formation des maîtres) rappelle que la généralisation de la formation à l’égalité des membres du système éducatif dans le cadre de leur formation initiale et continue était prévue par la Convention pour l’égalité entre les filles et les garçons, les hommes et les femmes , dans le système éducatif de 2000, et renouvelée en 2006.

Annie Léchenet doute qu’il reste une place de ce volet dans la formation actuelle des enseignants. Venu assister à la table ronde, Thierry Cadart, secrétaire général du SGEN-CFDT, met en cause le « recentrage du gouvernement sur les fondamentaux. On se focalise sur lire, écrire, compter, sur le disciplinaire, et cela n’inclut évidemment pas la question de l’égalité des sexes, question pourtant essentielle du vivre-ensemble. »

Orientation des filles, réussite des garçons : des enjeux de taille

Le ministère de l’Éducation nationale rappelle pourtant clairement les enjeux des politiques en faveur de l’égalité des sexes à l’école dans « Filles et garçons sur le chemin de l’égalité de l’école à l’enseignement supérieur » , où sont présentées les différences sexuées en matière de parcours et de réussite scolaire.

« Les différences d’orientation entre filles et garçons ont des conséquences ultérieures dans leur insertion dans l’emploi et sur les inégalités professionnelles et salariales entre les femmes et les hommes ; les difficultés scolaires des garçons pèsent sur les objectifs européens qui visent à atteindre moins de 10 % de sortants précoces et 85 % de jeunes de 20 à 24 ans diplômés du second cycle de l’enseignement secondaire », peut-on lire dans l’édition 2011 de la brochure diffusée aux établissements.

L’effort du politique, la résistance des cadres intermédiaires

D’après Nicole Mosconi, le maillon faible se situe au niveau des cadres intermédiaires. « En haut, le politique a fait un effort, en publiant notamment la Convention de 2000, puis de 2006. Et, du côté de la base, de nombreux enseignants font un tas de choses très bien au quotidien. Mais il y a beaucoup de résistance de la part des recteurs et des rectrices – qui veulent d’ailleurs être appelées recteurs – parce que l’Éducation nationale n’aime pas les questions politiquement conflictuelle au sein de la société », analyse-t-elle. Du côté de l’Éducation nationale, comme ailleurs, la question non consensuelle de l’égalité des sexes est donc encore appréhendée avec des pincettes. « Si c’était une question centrale pour l’Éducation nationale, les programmes scolaires ne seraient pas ce qu’ils sont, soutient Nicole Mosconi. Ils ne sont pas adaptés. Seuls les hommes existent, les femmes sont invisibles dans la société et dans l’histoire. » L’œuf ou la poule ?

(1) « En EPS : passer de la mixité à la coéducation », Cathy Patinet, Cahiers pédagogiques, n° 487, février 2011.

Le CRAP-Cahiers pédagogiques

Mouvement pédagogique, il a réuni en mai 2011, au lycée Jacques-Decour à Paris (IXe), quelques-uns des rédacteurs d’une revue parue en février et intitulée span style="font-style: italic;">Filles et garçons à l’école (n° 487, février 2011).

« Atomes crochus », un débat théâtral sur les relations filles-garçons

La compagnie de théâtre-forum Entrées de jeu intervient dans les collèges et les lycées. Dans un spectacle intitulé Atomes crochus, quatre jeunes comédiens jouent le rôle d’adolescents de l’âge des spectateurs : sept saynètes où bon nombre de comportements sexistes sont représentés.

Les dialogues fusent. « Tu sais, les filles, il faut toujours les forcer un peu, sinon on n’arrive à rien », « comment dire à un gars qu’on n’a pas envie », « si je ne couche pas avec lui alors que j’ai passé l’après-midi à l’embrasser sur le canapé, il va me faire passer pour une allumeuse ».

Vient ensuite le temps du débat théâtral. Les comédiens rejouent ensuite deux situations dans lesquelles les élèves souhaitent intervenir pour changer le cours des choses. Le maître de jeu clape lorsque l’un des spectateurs veut prendre la place d’un comédien ou d’un autre adolescent parce qu’il n’est pas d’accord avec la manière dont se déroule la scène. Un bon moyen d’inviter les élèves à la réflexion et au dialogue autour de la relation à l’autre, du genre, du sexe, et des comportements acceptables ou non. Des questions particulièrement importantes à l’adolescence.

Agenda

L’IREA (Institut de recherches, d’études et d’animation) du SGEN-CFDT organise un colloque intitulé « Filles-garçons en famille et à l’école : reproduction des inégalités ou éducation à l’égalité ? », le 15 juin 2011 au lycée Edgar-Quinet à Paris (IXe).
Consultez le programme de la journée .


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