La pédagogie de l'ignorance testée à l'ESC Troyes

Morgane Taquet
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Groupe ESC Troyes, vue intérieure du nouveau campus Brossolette
Groupe ESC Troyes, vue intérieure du nouveau campus Brossolette // ©  ESC Troyes
Enseigner ce qu'on ignore. C'est le pari de Régis Martineau, docteur en sciences de gestion, et professeur spécialisé en management des organisations à l'ESC Troyes. Pour cette première expérimentation, il s'inspire de la méthode du "maître ignorant", qui prend le contre-pied des pédagogies traditionnelles.

Régis Martineau, enseignant au sein du département Management des hommes et des organisations (ESC Troyes)D’où vient la méthode du maître ignorant ?

Dans les méthodes traditionnelles, le prof explique le savoir aux étudiants qui sont évalués sur leur capacité à restituer ce savoir. Au XIXe siècle, le pédagogue français Joseph Jacotot a développé la méthode du maître ignorant, qui repose sur l’idée qu’il n’y a pas d’inégalité des intelligences, mais plutôt une inégalité des efforts. L'idée de départ est de dire que c'est l'apprenant qui doit développer sa propre connaissance sans chercher à imiter le professeur, pour être dans la construction et non dans la répétition.

L’objectif est de s'assurer que les étudiants font l'effort par eux même d'apprendre quelque chose, ce qu’on ne fait pas toujours suffisamment dans les cours traditionnels. Résultat : ils mémorisent mieux ce qu’ils ont cherché eux-mêmes. Avec Didier Calcei (responsable du laboratoire d'innovation pédagogique de l'ESC Troyes), nous avons évidemment adapté la méthode, car je ne suis pas complètement ignorant !

Comment faire cours sans rien leur enseigner ?

Pour la première année d'expérimentation, j’ai appliqué cette modalité en cours de méthodologie durant cinq séances. Lors de la première séance, je leur impose un sujet, par exemple, dans notre Bachelor en tourisme, un site touristique comme la ligne Maginot. La deuxième séance, l’étudiant revient, et généralement il n’a fait que lire la page Wikipédia. Je lui pose des questions comme quelqu’un qui ne connaîtrait pas le sujet par exemple : qu’est-ce que c’est ? Quelles sont tes sources ? En quoi est-ce intéressant ? En général, on passe par des moments de blanc où ils ne savent pas quoi me répondre. Ils se rendent vite compte qu’ils n’ont pas assez de matière, et qu’ils n’ont pas assez travaillé. La situation n’est pas très confortable, ce qui les pousse à se mettre au travail. Les séances suivantes, je repose exactement les mêmes questions.

La dernière séance est celle de l’évaluation lors de laquelle ils doivent également fournir une bibliographie. Chaque étudiant doit présenter son sujet, puis répondre aux questions d’un professeur, des autres élèves, et parfois de spécialistes du sujet que j’invite pour l’occasion. J'ai imposé 68 sujets sur quatre groupes de 30 élèves de première et deuxième année : 8 ont été des échecs, et dans 15 cas, cela s’est moyennement passé. Pour tous les autres étudiants,  j’ai constaté que l’apprentissage s’est mieux déroulé qu’avec les méthodes classiques que j’avais pratiquées pendant quatre ans.

L'apprenant doit développer sa propre connaissance sans chercher à imiter le professeur.

Quel est le rôle de l’enseignant dans ce contexte ?

La place de l’enseignant reste très importante. Notre rôle est de les pousser, et d’agir comme un déclencheur. C’est aussi un effort pour l'enseignant qui ne doit pas céder aux sollicitations parfois nombreuses des étudiants. Aujourd'hui, je prépare en amont un polycopié qui est à leur disposition dès le début du cours. Mais à terme, l'idée est de ne plus donner de polycopié car ils ont toute l’information nécessaire sur Internet ou à la bibliothèque.

Cette méthode s’applique-t-elle à toutes les disciplines ?

Je projette d’appliquer cette méthode dans d'autres cours, par exemple pour monter un business plan. Dans un cours où ils doivent apprendre à chercher des documents, la méthode s'applique bien, mais dans certaines disciplines, le cours magistral est sans doute inévitable.


Morgane Taquet | Publié le