La réforme du bac réformée, vers un "cadrage national" du contrôle continu

Thibaut Cojean
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La réforme du bac réformée, vers un "cadrage national" du contrôle continu
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Les épreuves communes du bac supprimées, l’évaluation des élèves au contrôle continu sera soumise à un travail collectif qui ne convient pas à tous. Certains professeurs dénoncent une perte des libertés pédagogiques, d’autres estiment que cela permettra de réduire les inégalités.

Pour la deuxième fois depuis sa mise en place, la réforme du bac va être modifiée par le ministère de l’Education nationale, avec un renforcement du contrôle continu et le retour des options. Présentés par le ministère comme des "ajustements" après le conseil supérieur de l’éducation du 8 juillet, ces changements modifient le système de notation et l’organisation des examens.

Suppression des EC et contrôle continu

Après deux années d’existence mises à mal par une contestation des professeurs puis le premier confinement et enfin l’année en hybridation, les évaluations communes (EC, anciennement E3C, pour épreuves communes de contrôle continu) sont supprimées. "Les E3C étaient d’une lourdeur et d’une complexité très importantes, comme des épreuves anticipées en cours d’année alors que la réforme devait simplifier l’organisation du baccalauréat", justifie Pierre Mathiot, directeur de Sciences po Lille et rapporteur de la réforme du bac.

C’est lui-même qui a présenté ce projet de suppression au Sénat le 16 juin, lors d’une audition commune avec Bruno Bobkiewicz, secrétaire général du syndicat des enseignants SNPDEN-Unsa. Jusque-là, 30% de la note du bac provenaient des EC (en théorie, car elles n’ont finalement jamais été organisées), 10% des bulletins scolaires et 60% des épreuves terminales. Désormais, les bulletins scolaires (hors matières évaluées en épreuves terminales) représenteront 40% de la note finale du bac.

"La conjonction de deux années presque complètes de contrôle continu a montré qu’il a du sens et qu’on peut faire confiance aux professeurs et aux établissements", poursuit Pierre Mathiot. Mais l’expérience du contrôle continu a laissé d’autres traces chez les enseignants. "On a vu ces dernières années la multiplication des pressions, relate Sébastien Vieille, secrétaire national du Snalc en charge de la pédagogie. La pression des élèves, qui deviennent vindicatifs par peur de l’échec, celle des parents qui sont inquiets, et enfin la pression de la hiérarchie."

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Un travail collectif pour réduire les pressions

"Le meilleur moyen de ne pas subir de pression est de définir collégialement les modalités d’évaluation", estime le rapporteur de la réforme. Le SE-Unsa, favorable à la suppression des EC, a posé un amendement en ce sens, étudié lors du CSE du 8 juillet. Celui-ci propose que le contrôle continu fasse "l’objet d’un projet d’évaluation travaillé en conseils d’enseignement, validé en conseil pédagogique et présenté au conseil d’administration".

Pour Claire Krepper, secrétaire nationale éducation du syndicat, cette préparation commune "n’a rien d’extraordinaire car c’est déjà dans les attributions du conseil pédagogique". La nouveauté, c’est "la présentation de l’évaluation au conseil d’administration, pour informer les représentants d’élèves et de parents".

L’amendement a été majoritairement approuvé, malgré des doutes vis-à-vis de la liberté pédagogique. "Un professeur sait où il veut emmener ses élèves, or on risque d’harmoniser aussi les pratiques et le rythme de progression", redoute Sébastien Vieille. Une crainte balayée par Claire Krepper : "Ce sont les professeurs qui vont construire l’évaluation ! On se mettra d’accord sur les attendus et sur la façon de les évaluer." Elle rappelle également que les professeurs décident eux-mêmes des notes prises en compte dans les bulletins et de leurs coefficients.

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Les inégalités toujours au cœur du débat

Mais l’encadrement de l’évaluation au sein d’un même lycée ne risque-t-il pas de renforcer les inégalités entre établissements ? "Le contrôle continu s’appuiera sur un cadrage national, sur une banque de sujets et d’exercices commune", promet Pierre Mathiot. Selon le Café pédagogique, ce "cadrage national" a également été annoncé aux professeurs par le ministre Jean-Michel Blanquer.

Pour autant, il ne s’agit pas d’un problème nouveau. "Les inégalités étaient là avant, rappelle Claire Krepper. Ça fait des années qu’on sélectionne dans le supérieur sur le contrôle continu. Maintenant qu’il rentre dans le bac, on va pouvoir en parler, travailler sur un contrôle continu plus cadré et plus équitable."

Le SE-Unsa n’est pourtant pas sorti satisfait du CSE du 8 juillet. "Bien qu’ils aient pris notre amendement, nous nous sommes abstenus car nous n’avons pas eu de garantie sur le travail collectif." Des discussions sont en effet toujours à attendre, notamment sur le temps accordé à la mise en place du travail collectif et sur l’allocation de contrôle continu, actuellement de 50 euros pour 30 copies d’EC corrigées. "On n’a pas eu de réponse ferme à notre demande de ne pas supprimer l’allocation", regrette Claire Krepper.

Au-delà du contrôle continu, une autre modification pourrait venir changer la physionomie du lycée : le retour des options. Lors de l’audition au Sénat du 16 juin, Bruno Bobkiewicz disait : "Si chaque établissement n'a pas toutes les spécialités ce n'est pas très grave." En effet, un retour des options pourrait diminuer le financement des spécialités, et certains enseignements peu choisis par les élèves pourraient être supprimés de l’offre de formation.

Quelle idéologie derrière le retour des options ?

Mais la formule de notation des options interroge aussi sur le rôle que représentent les enseignements optionnels. A partir de 2022, les coefficients des options seront ajoutés à la base de coefficients communs, et leurs moyennes entières seront comptabilisées, pas uniquement les points au-dessus de 10/20. Sébastien Vieille dénonce "une vision utilitaire de l’enseignement". "Dans ce système, une mauvaise note baissera la note du bac, développe-t-il. Ça devient des disciplines comme les autres. On va tuer les options, donc des possibilités pour les élèves d’avoir une ouverture d’esprit, un développement culturel."

Une vision partagée par Claire Krepper, pour qui l’enjeu était de rendre les options "plus attractives". Même Pierre Mathiot, "hostile à l’utilitarisation des options", pose un mea culpa : "Je me suis trompé (lors du premier rapport, NDLR), les élèves prennent les options pour les points en plus."

Mais s’il a proposé que la note prise en compte soit complète, c’est parce qu’il estime que "prendre uniquement les points au-dessus de 10 favorise les bons élèves". Claire Krepper pense au contraire que "les élèves qui ne sont pas excellents pourraient ne pas prendre le risque d’une option, alors qu’ils auraient pu être curieux”.

Selon nos informations, un amendement pour ne garder que les notes supérieures à 10 a été largement soutenu par le CSE du 8 juillet, mais non retenu par Jean-Michel Blanquer.


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