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Les hackathons cassent les codes de l'enseignement

Aurélie Gerlach
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Les hackathons cassent les codes de l'enseignement
Loin d'être réservés aux étudiants en informatique, les hackathons concernent aujourd'hui d'autres disciplines. // ©  Web School Factory
Issus de l'univers de la programmation informatique, les hackathons se multiplient dans le l'enseignement supérieur. Utilisés pour inciter les élèves à collaborer et à partager leurs compétences, ces défis collaboratifs chronométrés séduisent aussi bien les établissements que les entreprises, désireuses de confronter leurs projets au regard étudiant.

Permettre aux étudiants de mobiliser leurs connaissances, de travailler en équipe et de partager leurs compétences dans une ambiance ludique. Tels sont les objectifs du premier hackathon organisé par l'Urca (université de Reims-Champagne-Ardenne), les 17 et 18 mars 2017. Le thème ? La sécurité informatique des objets du quotidien : GPS, téléphones portables, jouets, voitures...

"Par équipe de trois, les étudiants doivent relever plusieurs défis qu'ils découvrent le jour J. La difficulté, c'est qu'ils ne savent pas quelle technologie utiliser. Ils doivent donc puiser dans leurs acquis", détaille Florent Nolot, directeur d'études du parcours administration et sécurité des réseaux du master informatique.

Depuis quelques années, ce type d'initiatives fleurit dans les établissements. "Les hackathons ont explosé dans l'enseignement supérieur, comme d'autres méthodes d'enseignement collaboratives issues de l'entreprise, qui, jusqu'ici, n'étaient pas jugées sérieuses, constate Jean-Charles Cailliez, vice-président innovation et développement de l'université catholique de Lille, spécialiste en innovation pédagogique et blogueur EducPros. Ces initiatives ont été testées. Et les enseignants ont vu que cela fonctionnait auprès de leurs étudiants."

"Détourner la règle pour la transformer"

Issu de la contraction de "hack" (pirater, en anglais) et de "marathon", à l'origine, le hackathon désigne un concours entre groupes de développeurs autour d'un projet de programmation informatique – réalisé le plus souvent le temps d'un week-end. Pour autant, loin d'être réservés aux étudiants en informatique, "les hackathons se dénumérisent, et d'autres disciplines s'approprient la méthode. C'est le principe même du hacking : détourner la règle pour la transformer", analyse Jean-Charles Cailliez.

Développement web, sciences sociales, sciences politiques, création d'entreprise... Le modèle se diffuse et s'adapte aux besoins des établissements, entre intérêt pédagogique et, parfois, opportunisme. "Au-delà de l'intérêt pédagogique, les hackathons sont également un argument marketing indéniable, concède Jean-Charles Cailliez. Pour les établissements, c'est un moyen de recruter des étudiants, grâce à un outil à la mode."

Les étudiants découvrent qu'ils sont capables d'être innovants, et acquièrent de nouvelles techniques et des outils qui leur serviront toute leur vie.
(A.Varnier)

Une ouverture culturelle et sociale

Car bien avant l'avènement du terme "hackathon", certaines écoles s'étaient déjà emparées du modèle. Parmi les exemples les plus emblématiques, celui de l'ENSGSI (École nationale supérieure en génie des systèmes industriels de l'université de Lorraine). En 2000, l'école d'ingénieurs lançait le défi "48 heures pour faire vivre des idées".


Dix-sept ans plus tard, le dispositif, qui donne l'occasion à des étudiants issus de diverses formations de travailler sur des projets innovants issus d'entreprises, en mobilise chaque année 1.500. Pour Amélie Varnier, responsable des relations école-entreprises, "être confronté à des jeunes de différents profils ou nationalités et dialoguer avec des professionnels apporte une ouverture culturelle et sociale. L'enjeu, pour les étudiants, c'est de transmettre et assimiler des informations au sein d'une équipe qu'ils ne connaissent pas. Ils découvrent alors qu'ils sont capables d'être innovants, et acquièrent de nouvelles techniques et des outils qui leur serviront toute leur vie."

Savoir-faire et savoir-être

C'est ce principe qui a poussé la Web School Factory à organiser régulièrement des "Week-End challenge". L'école de management dédiée au numérique incite ainsi ses étudiants à collaborer pour monter un projet dans un temps limité. "C'est l'un des formats que nous utilisons dans le cadre de notre pédagogie, fondée sur la multidisciplinarité, le travail collaboratif et l'approche en mode projet", affirme la directrice, Anne Lalou. Un exercice de "savoir-être autant que de savoir-faire", qui mixe des personnes d'horizons différents.

La dernière édition a ainsi réuni des équipes d'élèves issus de la Web School Factory, de Strate école de design et de Paris School of Business pour plancher sur l'utilisation du numérique dans le cadre de la relation client, en partenariat avec Korian, groupe européen de services dédiés aux personnes âgés.

Développer la capacité à "co-construire"

Dans le même esprit, en janvier dernier, 16 étudiants de Sciences po ont participé à un hackathon organisé dans le cadre du nouvel incubateur des politiques publiques de l'établissement. Aux côtés d'élèves de l'École 42 et de Sup'Internet, ils ont notamment élaboré une plate-forme permettant aux consommateurs de vérifier la traçabilité des produits alimentaires.

"Nos étudiants ont vocation à travailler dans un écosystème complexe, avec une multitude d'acteurs. Il s'agit donc de développer leur capacité à coconstruire des solutions innovantes et concrètes", fait valoir Yann Algan, doyen de l'École des affaires publiques. Les projets issus du hackathon seront développés tout au long de l'année, avec l'aide de la chaire numérique de Sciences po, dont les partenaires sont la Caisse des dépôts, Facebook et Carrefour.

Nous voulons confronter nos intuitions avec le monde académique et les étudiants. 
(F. Gonczi)

Des partenariats gagnant-gagnant

Car les entreprises jouent souvent un rôle de premier plan dans les hackathons. Si c'est le cas à Sciences po, ça l'est aussi à PSL (Paris Sciences Lettres). En partenariat avec EDF, le regroupement d'établissements parisien a organisé du 20 au 24 mars 2017 son "PSL-Hack", dédié à "la transformation des usages de l'énergie avec l'avènement du numérique".

Quatre thématiques ont été proposées par l'entreprise aux étudiants des trois écoles d'ingénieurs de la Comue (ESPCI, Chimie ParisTech et Mines ParisTech), parmi lesquels l'éclairage intelligent ou encore les services autour du véhicule électrique. "Ce sont des sujets émergents, que nos équipes commencent à défricher. Nous voulons confronter nos intuitions avec le monde académique et les étudiants. En mobilisant du monde pendant une semaine, c'est l'opportunité pour nous d'accélérer sur ces sujets", appuie François Gonczi, directeur numérique d'EDF Commerce.

Une quinzaine de salariés ont participé au PSL-Hack. "Ouvrir ces projets à des industriels est l'occasion d'aider nos étudiants à appréhender le monde des start-up, et plus généralement de l'entrepreneuriat, ajoute Anne Devulder, maître de conférence à l'ESPCI et organisatrice de l'événement. C'est un partenariat gagnant-gagnant." Qui peut, parfois, déboucher sur une embauche.

"Pour les entreprises partenaires, c'est l'opportunité de repérer de beaux profils", pointe Jean-Charles Cailliez. "Recruter des talents n'est pas la motivation principale d'EDF, complète François Gonczi. Mais si nous tombons sur des gens talentueux ou de bons projets de start-up, bien sûr, nous serons intéressés".


Aurélie Gerlach | Publié le

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JC2.

Les hackathons et autres méthodes co-élaboratives (codesign, design thinking, serious gaming, apprentissages par projets,,...) cassent les codes de l'enseignement académique et c'est très bien. Pour autant, elles ne les remplacent pas. Au mieux, elles les complètent. Beaucoup trop d'enseignants, par simplicité ou par idéologie, pensent qu'il s'agit d'une opposition, trompés par l'erreur qui est de continuer à croire qu'il n'y a qu'une seule façon de transmettre efficacement des connaissances ou de développer des compétences. Le vrai challenge de l'innovation pédagogique, c'est d'articuler de nouvelles approches aux plus traditionnelles, celles qui ont fait leurs preuves mais ne suffisent plus par elles-mêmes. En cela, les méthodes de travail collaboratives qui se font une place de plus en plus grande dans les établissements d'enseignement jouent pleinement leur rôle dans l'évolution de nos façons de partager et d'utiliser la connaissance.

Michel.

Il faudrait tirer un bilan précis des compétences apprises. Les compétences sociales et d'initiative sont sûrement bien développées par ce type d'exercice. Néanmoins, il ne faut pas se mentir à soi-même : les compétences liées à des connaissances scientifiques sont-elles aussi développées que par des enseignements plus classiques (avec leur partie de mise en pratique) ? J'ai le sentiment (issu d'observations in situ) que ces hackathons modifient les compétences travaillées (+ de compétences sociales, - de compétences scientifiques/conceptuelles). Néanmoins, les étudiants aiment ça, et c'est formidable pour faire de la com' pour l'établissement : belles photos avec étudiants contents, paraissant à la fois en situation professionnelle avec la convivialité des loisirs, pédagogie moderne, travailler et créer sans souffrir. Mais au bout du compte, quelles compétences ont réellement été acquises ?