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Terra Nova veut revoir le tempo de l'année universitaire

Laura Taillandier
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Terra Nova veut revoir le tempo de l'année universitaire
Dans son rapport publié le 14 septembre 2017, Terra Nova émet 12 propositions pour refonder le rythme universitaire. // ©  ImageSource/REA
Passer au contrôle continu intégral, créer des cursus "vraiment" modulaires... Dans un rapport publié le 14 septembre 2017, le think tank Terra Nova égrène ses propositions pour améliorer l'organisation des rythmes universitaires. Des recommandations qui arrivent au moment où les groupes de travail chargés de réformer le premier cycle universitaire se réunissent.

Pas une énième réforme" mais des pistes "pour lever un certain nombre de blocages" à l'université. C'est ainsi que Terra Nova présente son rapport, intitulé "Études supérieures : rythmes subis, rythmes choisis", publié le 14 septembre 2017. Dans ce document, le think tank progressiste recense 12 propositions présentées comme une "contribution" au débat, au moment où se tient la concertation sur le premier cycle universitaire.

Si l'on "a beaucoup parlé de réformes des rythmes scolaires", "jamais" celle des rythmes universitaires n'a fait la une, relèvent les auteurs du texte. Or, "l'organisation des études est toujours fondamentalement conçue pour des étudiants à plein temps, n’ayant aucune activité intensive par ailleurs, professionnelle rémunérée ou non, entamant leurs études supérieures immédiatement après le baccalauréat et enchaînant les diplômes sans césure". 

Un parcours à la carte pour les étudiants

Première étape pour Terra Nova, et non des moindres : "repenser l’organisation même des enseignements". "Pour cela, il faut sortir des carcans imposés par des découpages qui émiettent la journée en cours magistral/travaux dirigés/travaux pratiques", détaillent les auteurs. Une transformation qui passe par un nouveau calcul des temps de service des enseignants-chercheurs, fondé "non plus sur le nombre d'heures de cours délivrées en présentiel, mais sur le volume d’ECTS dont ils ont la charge". 

"En d’autres termes, on calculerait la charge d’enseignement sur le temps de travail estimé des étudiants pour l’acquisition des compétences et connaissances liées à un cours, ce qui ouvre bien plus largement à la diversité de pratiques pédagogiques, et à la souplesse horaire qui s’ensuit." Les auteurs souhaitent que cette souplesse se traduise aussi par la possibilité laissée aux universités de déroger au seuil minimal statutaire de 1.500 heures d'enseignement en présentiel en licence introduit en 2011.

Cette organisation vise un objectif : "que chaque étudiant puisse choisir son rythme en fonction de ses contraintes". "Ne vaudrait-il pas mieux ne s’inscrire qu’à 20 ECTS, et les valider entièrement, plutôt qu'à 30 pour échouer à 10, amenant un sentiment d’échec partiel et une désorganisation des enseignements par les 'étudiants fantômes' ?" s'interrogent les auteurs. Ils proposent un "découpage des enseignements en unités d’enseignement de taille suffisante (6 à 9 crédits ECTS), avec des prérequis clairement affichés".

Passer au contrôle continu intégral

Une telle transformation supposerait aussi de passer à une évaluation en "contrôle continu intégral" pour certaines UE, voire pour l'ensemble. "Les fameuses 'secondes sessions', aux taux de succès extrêmement faibles" disparaîtraient au profit "d’un droit à une deuxième chance" : "Les équipes pédagogiques seraient chargées de définir les modalités opératoires de ce dispositif, où la seconde session ne serait plus nécessairement identique à la première, sans être moins exigeante."

Il faut passer à une culture où les durées de trois ans pour une licence, et de deux ans supplémentaires pour un master ne seraient que des normes indicatives.

Selon les auteurs, il "faut passer à une culture où les durées de trois ans pour une licence et de deux ans supplémentaires pour un master ne seraient que des normes indicatives". "Il devrait devenir possible et courant qu'un étudiant s’inscrive, semestre après semestre, à moins (ou à plus) d’unités d’enseignement que cette norme indicative, en fonction de ses capacités et de sa disponibilité, afin de ne pas forcer un contrat pédagogique dont on sait parfois à l’avance qu’il est irréaliste.

"Décrisper" le débat sur la sélection

"De tels cursus vraiment modulaires pourraient, par exemple, être formulés comme des ensembles de cours obligatoires/optionnels/libres dans un cadre de licences articulées autour d’une discipline ou de deux", illustre Terra Nova. "L’établissement présenterait la (longue) liste des UE qu'il offre, selon un système de numérotation uniforme, et chaque cursus déterminerait, dans cette liste, les UE obligatoires, les UE optionnelles et les UE entièrement libres." Une proposition qui devrait trouver un certain écho dans la concertation, alors qu'un groupe de travail, surpervisé par le recteur d'Aix-Marseille, Bernard Bergnier, planche sur les rythmes de formation en licence.

"Dans un tel système, l'identification des UE par année d'étude (L1/L2/L3) n’aurait plus de raison d’être : l’établissement offrirait un ensemble d’UE, les prérequis de chacune définissant leur statut et leur séquençage dans un cursus déterminé. Un étudiant pourrait donc progresser rapidement d’UE en UE dans une matière, et moins dans une autre où il éprouve des difficultés", détaille le think tank.

Dans ce cadre, les étudiants n'ayant pas le niveau pourraient suivre "des unités de mise à niveau, incluant aussi une formation à la méthodologie du travail universitaire". "Le contrat pédagogique des étudiants combinerait ces UE, mais aussi des UE correspondant au cursus habituel lorsqu’ils possèdent le niveau requis."

Réciproquement, "les bons étudiants auraient la possibilité de progresser à un rythme accéléré, de s’ouvrir dès le début de la licence à des UE de niveau plus avancé qui leur sont actuellement fermées". Un moyen pour les auteurs de "décrisper le débat actuel sur la sélection dans les premiers cycles universitaires".

En introduisant cette souplesse, le think tank souhaite aussi permettre le développement de licences d'excellence "irriguées par l'esprit recherche" et "attractives pour les meilleurs bacheliers". Les auteurs préviennent : "si l’on ne permet pas aux universités de faire bouger leur propre cadre, le risque est très sérieux de marginalisation du cursus licence." 

Un "grand plan" de l'emploi étudiant
Terra Nova plaide pour le lancement d'un "grand plan national de l’emploi étudiant dans les universités, financé sur cinq ans, exonéré de cotisations". "Les universités pourraient raisonnablement proposer des 'jobs' étudiants tout au long de l'année, participant à l'encadrement de la formation et de la recherche, comme à l'animation des campus", détaille le think tank. "Par exemple pour 10 heures par semaine à 450 euros net par mois, soit 2.700 euros net pour un semestre cumulable avec les bourses." Objectif : 100.000 emplois. 

Les auteurs du rapport

- Martin Andler, professeur à l'université de Versailles-St-Quentin et président d'Animath
- Laurent Daudet, CTO chez LightOn
- Gilles Halbout, président de la Comue Languedoc-Roussillon Universités
- Jean-Pierre Korolitski, directeur du programme centres d'excellence au CGI (Commissariat général à l'investissement)
-Yves Lichtenberger, professeur émérite à l'université Paris-Est-Marne-la-Vallée et consultant à la CPU (Conférence des présidents d'université) sur les questions de formation des cadres universitaires
- Catherine Paradeise, sociologue, professeure émérite de l'université Paris-Est-Marne-la-Vallée.


Laura Taillandier | Publié le

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Djip.

J'ai expérimenté presque 10 ans l'enseignement modulaire à la carte dans un établissement français et vu comment il fonctionne dans une université scandinave (et ailleurs, ce que semble oublier le commentateur précédent...). L'idée est bonne, et cohérente avec l'esprit du temps. Toutefois, ces deux expériences personnelles m'incitent à souligner les points de vigilance opérationnels suivants : 1. l'architecture modulaire des enseignements suppose, en amont, une ingénierie pédagogique très conséquente. Il faut imaginer les parcours, les modules, leurs conditions d'inscription et de validation, apprécier finement les capacités d'accueil, la localisation des lieux d'enseignement si l'établissement est multisites, etc., et ce sur un très gros volume d'étudiants. Ce qui est chronophage. Or, je ne suis pas sûr que mes collègues français, assommés par une décennie de réformes incohérentes et d'érosion des dotations relatives, soient prêts à s'investir pour la Licence générale, parent pauvre de l'Université. Si les moyens mis en œuvre pour réformer cette Licence sont de l'ordre de ce qui a été mis sur la table par un Ministère particulièrement pingre pour reformater l'offre de Master il y a dix ans, je m'attends au pire, avec du bricolage à tous les étages. Bref, sans signal et sans engagement fort de l’État, je vois mal comment "motiver les troupes" pour redonner du lustre aux licences universitaires généralistes ; 2. certains modules étaient à ce point demandés (ex. psychologie cognitive, design de produit, relations interculturelles Europe-Asie, etc.) qu'il a bien fallu instaurer une sorte de sélection. On ne sélectionnait plus à l'entrée d'un diplôme, mais à celle de certains parcours ou modules. On déplace la question de la sélection et on l'internalise dans les établissements. De quoi alimenter la vie future de leurs conseils ! ; 3. le parcours à la carte suppose un mentorat important. Idéalement, tout enseignant devrait suivre une cohorte de lycéens et d'étudiants de la Terminale à Bac+3. Quand on connaît la faiblesse des taux d'encadrement en premier cycle universitaire, le sas qui existe entre le lycée et l'Université, là encore se posera la question des moyens humains à consacrer au suivi des étudiants. Rentrer des règles de sélection automatisées sur le futur APB, faire du QCM de masse pour sélectionner façon PACES, etc., est nettement moins coûteux que de faire du suivi sur-mesure ; 4. question des moyens que l'on retrouve dans la mise en œuvre d'un système d'information pédagogique digne de ce nom, de sorte à assurer la ''traçabilité'' du parcours individualisé de l'étudiant ou à lui permettre de constituer son "cocktail" d'enseignements ; 5. question de moyens que l'on retrouve, encore, s'il s'agit de ''rémunérer'' les enseignants aux ECTS. Je laisse au lecteur éventuel le soin d'apprécier la comparaison : 1) encadrement d'un stage et mémoire de licence générale : en France 0 heure (12 heures en licence professionnelle, ramenées à 10 l'année prochaine), dans un pays nordique que je pense bien connaître : 24 heures ; 2) encadrement d'un mémoire de Master : en France 12 heures ramenées à 10 si l'étudiant est en alternance (0 en cas contraire), dans le pays nordique mentionné : 40 heures (et 50 heures pour un mémoire de recherche). Bref, ''rémunérer'' les enseignants d'après les ECTS révélera une partie du travail masqué réalisé par ces derniers. Bon courage aux établissements pour traiter cette nouvelle source de dépenses ! Et je ne suis pas sûr que des MOOC au coût global de développement incertain dégageront les économies à partir desquelles rémunérer le sur-mesure... Pour conclure : d'accord pour réformer la licence générale et aller vers le sur-mesure... à condition de disposer de moyens adaptés. J'ignore comment faire du sur-mesure quand on est dimensionné pour faire de la production de masse de type "low cost"...

jpjohet.

Terra Nova la fabrique de réflexions qui produit des usines à gaz. Basta cette officine pour socialo-trostsko-bobo-escrologistes..

Michel BL.

Ce qui est proposé par Terra Nova est très similaire à ce qui se fait dans depuis bien longtemps, et avec succès, dans les universités du reste du monde, à commencer par les Harvard, MIT ou Stanford, repaires socialo-trotskistes bien connus... Plus sérieusement, le commentaire de @Djip résume bien sinon les difficultés, du moins les changements que cela imposerait à nos habitudes et notre culture du cours magistral, de l'examen sur table et du "programme". Ayant enseigné en France, aux Danemark et aux US, je suis stupéfait du peu d'autonomie - et donc de responsabilité - que l'on donne à nos étudiants en France, et du peu de latitude que nous nous donnons, en tant qu'enseignants, dans l'organisation de nos enseignements et de nos cursus. En fait, la plus grande partie des préconisations de Terra Nova pourrait être mise en œuvre dans nos universités dès aujourd'hui si on le voulait. Reste la question des moyens, qui est réelle car les universités mentionnées ci-dessus sont sans commune mesure avec les nôtres (et même avec nos grandes écoles) sur ce plan-là. Mais il est aussi quelque peu commode de se cacher derrière ce seul argument pour ne rien faire. D'une part, certains coûts peuvent être largement mutualisés, comme de meilleurs outils informatique, d'autres pourraient disparaitre (je pense aux deuxièmes sessions). D'autre part, il est de bon augure que l'idée de "pré-requis" à l'entrée de l'université fasse son chemin (voir le sondage d'EducPros), et que l'on puisse enfin envisager de concentrer nos moyens sur des étudiants qui savent pourquoi ils sont là.