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Réforme de l’ENA : des pistes pour diversifier les profils de la haute fonction publique

Amélie Petitdemange
Publié le
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Aujourd'hui, l’ENA accueille 26% de boursiers.
Aujourd'hui, l’ENA accueille 26% de boursiers. // ©  Elodie Meynard
La réforme de l’ENA est en cours de réflexion. L’avocat et énarque Frédéric Thiriez doit rendre son rapport au gouvernement fin janvier. Boris Walbaum, énarque et cofondateur de l’association Article 1, a réagi aux pistes de réforme dans une tribune publiée vendredi dernier.

Emmanuel Macron avait annoncé la fin de l’ENA (École nationale d’administration) en avril dernier. Depuis, le gouvernement travaille à réformer l’école afin de recruter des profils plus divers. L’avocat et énarque Frédéric Thiriez, chargé de remettre un rapport sur la question fin novembre, rendra finalement son avis fin janvier. Quelques pistes de réformes sont cependant déjà sur la table.

Parmi elles, l’augmentation des effectifs au concours d’entrée et la suppression de certains concours spéciaux (juge administratif, juge des comptes, sous-préfet…). Les CPI (classe préparatoire intégrée), accessibles aux étudiants et demandeurs d’emploi issus de milieux sociaux modestes ou défavorisés, devraient également être multipliées dans toute la France. Actuellement, l’ENA accueille 26% de boursiers.

"Rétablir la méritocratie"

Boris Walbaum, cofondateur de l’association Article 1 et ancien énarque, a réagi à cette réforme dans une tribune. "Seulement une ou deux personnes de ces prépas ont intégré l’ENA. Cela va coûter cher et ne fera aucune différence. Le sujet, c’est comment on évalue les candidats". Selon lui, le concours et le contenu de la formation de l’ENA doivent être totalement revus pour laisser plus de chances aux jeunes des milieux défavorisés de prouver leur mérite.

Lire aussi : P. Gérard : "Nous avons reçu le plus grand d'inscriptions à l'ENA depuis dix ans."

"À capacités, talents et vertus équivalents, les jeunes n'ont pas les mêmes chances d'accès aux concours. La question ne devrait donc pas être de savoir comment favoriser la diversité sans trop contrarier le principe d'égalité devant le concours. La question devrait être de savoir comment faire en sorte que les modalités de sélection des concours permettent de compenser ces inégalités de fait pour rétablir la méritocratie", affirme l’énarque dans sa tribune.

Selon lui, réussir le concours d’entrée à l’ENA lorsqu’on est issu d’un milieu défavorisé prouve plus de mérite que lorsqu’on vient d’un milieu privilégié. "Il faut être très détaché du regard des autres pour oser faire Sciences po et l’ENA alors qu’on vient d’un milieu populaire. Très résilient aussi, car les conditions de travail sont mauvaises. Sans compter l’effort financier et la difficulté à s’intégrer socialement. Ces jeunes ont de l’audace". Boris Walbaum propose donc d’instaurer un principe de bonus qui prendrait en compte le "parcours de vie" des candidats.

Un concours pour les classes populaires

Une idée qui n’a cependant pas été retenue, car jugée illégale par le Conseil d’État. Une deuxième réforme serait cependant envisagée : un concours spécifique dédié aux classes populaires. Une piste intéressante pour le fondateur d’Article 1, qui met cependant en garde : "Ce concours ne devra pas être trop différent de l’autre, car il ne faut pas oublier qu’il y a aussi un concours de sortie à l’ENA".

Lire aussi : L'ENA, la fin d'un symbole ?

Un concours qui devrait également être revu. Le Premier ministre Édouard Philippe a en effet demandé à Frédéric Thiriez de "proposer un nouveau système de gestion des carrières qui donnera moins de place au classement à la sortie". Actuellement, les énarques les mieux classés peuvent choisir le poste qu’ils veulent dans la fonction publique. Ainsi, un étudiant bien classé grâce à de bons résultats en économie pourra travailler dans le droit même s’il a de moins bons résultats dans ce domaine, et vice versa. "J’ai connu des gens qui sont allés au ministère des Finances alors qu’ils n’avaient pas du tout le profil, juste parce que c’était plus chic. Il faudrait instaurer des mineures et des majeures plutôt que de tout faire", revendique Boris Walbaum.

Un tronc commun entre l’ENA et l’ENM

Cette réforme des concours induirait aussi une réforme du contenu de la formation, qui s’étend sur deux ans. La piste d’un tronc commun avec d’autres écoles de hauts fonctionnaires, comme l’ENM (École nationale de la magistrature), a notamment été avancée. Une poursuite d’études en doctorat également, afin de former des chercheurs.

"À l’ENA, on passe son temps à faire des notes de synthèse, on ne fait que ça et des stages. La formation devrait donner plus de place à la mise en application", souligne Boris Walbaum. L’ancien énarque est cependant sceptique sur l’ampleur de cette réforme : "Ce sont des énarques qui modifient l’ENA. Comment voulez-vous qu’un système qui se reproduit fasse sa révolution ?"


Amélie Petitdemange | Publié le

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Thierry MICHOT.

Avant de changer quoi que ce soit (et de la faire rapidement, car ça traîne), il faudrait rapidement se poser la question même de la structuration anachronique du système d'enseignement supérieur français, qui tolère à un extrême des étudiants en très grande précarité dans des universités aux moyens sans cesse dégradés, et à l'autre extrême des formations dites sélectives, dont les étudiants sont en outre rémunérés pour étudier. Dans l'idéal, tous les étudiants devraient avoir un minimum vital pour étudier. Le fait est que notre pays ne fonctionne pas comme ça. Mais voir l'écart entre les deux extrêmes reste choquant, de la même façon qu'il est choquant de voir qu'un de étudiant de l'ENA coûte 89.000€ par an à la nation (donc, au budget) quand il n'investit que 10.000€ pour un étudiant de licence. Le fait que des emplois protégés attendent ces diplômés à la sortie est tout aussi choquant. Nombre de pays ont une classe politique et une haute administration correctement formées sans avoir de système de type ENA ou Sciences Po. Et dans la plupart de ces pays, l'université est au centre des systèmes de formation d'enseignement supérieur, et pas en périphérie au profit de "grandes" écoles. La réforme de l'ENA n'est donc qu'une mesurette dont il ne faut pas attendre de miracle ...

parent de boursiers.

Avant de répondre à la question "comment" diversifier les profils il faut répondre à la question" pourquoi" Les réponses sont multiples mais la première raison est pour enlever l'étiquette "élites" à ces diplomés étiquette entretenue par les enseignants desdites formations(autosatisfaction?) car le discours extrémiste antiélite se nourrit de cette autoproclamation Ensuite il est convenu de dire qu'un étudiant issu d'environnement populaire sera le premier à défendre cet élitisme cela s'explique par les sacrifices consentis pour accéder et se maintenir à son poste car il lui faudra apprendre les codes et les habitudes de cette élite contrairement à elle qui ne faira jamais l'effort d'essayer de vivre avec 1150e par mois mais expliquera aux autres comment y arriver!C'est donc en croisant les analyses de dirigeants mixés socialement que l' on trouve des solutions acceptables et acceptées

parent de boursiers.

Ce sont les critères actuels de sélection qu'il faut changer si on veut diversifier les profils et penser que les meilleurs sont les plus aptes est une erreur ils sont les meilleurs parce qu'ils répondent uniquement aux critères de leurs pairs et non aux critères d'une société diversifiée et c'est bien ça qui est dénoncé aujourd'hui

Avepx.

Il ne faut pas se leurrer, les enfants des fameux "milieux favorisés" seront toujours majoritaires au sein des promotions des grandes écoles de la fonction publique, et cela indépendamment du système de sélection. Ce qu'il faut voir c'est que le recrutement de la HFP tend surtout à sélectionner les meilleurs, c'est-à-dire les candidats les plus aptes à remplir leurs futures missions. Beaucoup dénoncent le fait qu'il ne s'agit que d'une aptitude relative à réussir des épreuves académiques, ladite aptitude étant évidemment en lien avec les études/préparations suivies dans le passé, elles-mêmes fondées sur une sélection biaisée, et ainsi de suite pour arriver jusqu'aux inégalités socio-économiques initiales. Si vous changez le mode de recrutement (concours -> sélection sur dossier), vous ne changerez pas pour autant la nécessité de recruter les plus aptes à remplir les fonctions. Et c'est là tout le problème : les dossiers sont composés d'éléments ne permettant pas réellement de juger des capacités à remplir les fonctions. Ce mode peut même se révéler encore plus inégalitaire, parce que les dossiers scolaires/universitaires des personnes favorisées seront souvent meilleurs que les autres (pas besoin de travailler, cadre de vie propice à la réussite, soutien voire assistance des parents...), sans compter l'appartenance aux facultés prestigieuses situées dans les grandes villes et face auxquelles la "province" ne peut rivaliser. Sur ce point le "concours normalien étudiant" est archétypal, j'en sais quelque chose (ex-normalien, ENA). Dès lors, parce que sélectionner les plus aptes à remplir les fonctions revient presque toujours à sélectionner les plus favorisés (à travers le concours c'est évident, à travers les dossiers c'est plus indirect mais tout aussi vrai), il faut changer de paramètre et sélectionner les plus méritants, même si ces derniers ne sont pas forcément les meilleurs. Mais tout cela est virtuel : jamais la France n'abandonnera les concours symboles de la méritocratie républicaine et de la sélection "objective". Elle développera simplement le dispositif actuel, mais les chiffres seront sensiblement les mêmes dans 15 ans. De toute façon, la réussite des personnes défavorisées n'est pas une fin en soi, car une fois parvenues dans ces "hautes sphères", elles font partie intégrante du système et sont parfois les premières à le défendre.

parent de boursiers.

la sélection par concours dont la réussite dépend de la préparation permet de rester entre soi,la sélection sur dossier permet une mixité sociale indispensable à une bonne gouvernance politique économique et sociale