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Reims déroule le tapis rouge pour Sciences po

Marie-Anne Nourry
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Sciences po à Reims
Sciences po à Reims // ©  Marie-Anne Nourry

D'ici à 2018, Sciences po va transférer 1.600 étudiants de première et deuxième années à Reims. Une aubaine pour les collectivités territoriales, qu'elles ont cependant payé au prix fort, entre la coûteuse rénovation du site et la subvention annuelle de fonctionnement négociée pour 20 ans. Une stratégie "gagnant-gagnant" qui n'est pas du goût de tous.

Comme au numéro 27 de la rue Saint-Guillaume, le nom de Sciences po est inscrit en lettres rouges sur la façade de l'ancien collège des Jésuites mis gracieusement à disposition de l'institut, en plein cœur de Reims. En 2018, 1.600 étudiants, soit la moitié des effectifs des deux premières années, seront affectés dans le nouveau campus régional. Une décision qui ne doit rien au hasard : les collectivités territoriales ont construit un pont d'or au prestigieux établissement pour le convaincre de s'installer en Champagne-Ardenne.

"En 2009, Richard Descoings cherchait un nouveau site à moins d'une heure de Paris pour développer le programme euro-américain, relate Nathalie Jacquet, la dynamique Rémoise à la tête du campus, qui a fait ses armes à Neoma. Un jour, il en a parlé à la télévision et Jean-Yves Heyer, le directeur d’Invest in Reims, l'a vu. Il l'a aussitôt appelé pour le convaincre de venir à Reims."

En quelques semaines, les négociations étaient scellées. Et 18 mois plus tard, la première cohorte de 80 étudiants investissait les bâtiments en partie classés monuments historiques. "Les très beaux locaux qui nous sont prêtés font entrer les technologies modernes dans un cadre historique, se réjouit Françoise Mélonio, directrice des études et de la scolarité à Sciences po. C'est un lieu idéal pour étudier."

Un investissement colossal

La Ville de Reims, le conseil général de la Marne et la Région Champagne-Ardenne ont uni leurs bourses pour rénover le site du XVIIe siècle. Coût des travaux : 77 millions d'euros répartis à parts égales entre les collectivités. À l'époque, l'investissement colossal en faveur du développement d'un établissement parisien avait suscité une vague de protestations, et il continue aujourd'hui d'essuyer les critiques.

"Le sujet fâche surtout l'opinion publique, les gens rouspètent, commente Gilles Baillat, président de l'URCA (Université de Reims Champagne-Ardenne). Personnellement, le fait que la métropole investisse dans des bâtiments dont elle est propriétaire ne me dérange pas, il s'agit de son patrimoine historique. Et les collectivités interviennent de la même manière sur notre projet de grand campus, qui représente un chantier considérable de 220 millions d'euros."

Le point qui fait tiquer Gilles Baillat, en revanche, c'est la subvention de fonctionnement que les collectivités se sont engagées à verser à Sciences po chaque année pendant 20 ans : 1,8 million d'euros, soit plus de 1.000 euros par étudiant. "À titre de comparaison, Reims nous alloue une subvention de 600.000 euros pour nos 20.000 étudiants, ce qui revient à 30 euros par étudiant. Même avec cinq fois plus, on serait encore très loin de Sciences po", dénonce le président de l'URCA.

Sciences po campus de Reims

de potentiels ambassadeurs

Si les collectivités misent autant sur les étudiants de Sciences po, qui ne sont pourtant pas destinés à rejoindre le bassin d'emploi local, c'est parce qu'ils représentent pour elles de futurs ambassadeurs en France et à l'international. "Ils pourraient un jour revenir comme touristes ou investisseurs. Ça n'a pas de prix", glisse Jean-Yves Heyer, le directeur de l'agence de développement économique Invest in Reims, qui a réussi à convraincre l'institut parisien de s'installer sur son territoire. "Il y a un œil qui regarde la colonne dépenses et un œil qui regarde la colonne recettes, poursuit-il. Cet investissement a permis à Reims d'entrer dans la ligue 1 des métropoles françaises."

Le rôle de l'agence, financée par la métropole et la CCI Reims-Épernay, consiste à faire venir les entreprises à Reims pour garantir 500 recrutements par an. "La concurrence est rude avec les autres villes situées à moins d'une heure de Paris, mais depuis qu'on peut dire aux entreprises qu'on a Sciences po, on passe tout de suite à la question numéro deux", assure-t-il. En mars, il avait dépassé son objectif avec 600 nouveaux emplois créés. "En outre, les besoins de logement et de consommation des étudiants accueillis contribuent à soutenir divers secteurs de la vie économique locale, les commerçants sont ravis."

Cet investissement a permis à Reims d'entrer dans la ligue 1 des métropoles françaises.
(J.-Y. Heyer)

Après Sciences po, AgroParisTech et Centrale Supélec réunies dans un centre d'excellence en biotechnologies blanches, Jean-Yves Heyer planche actuellement sur la venue d'une autre école parisienne dans la région. Une stratégie qui agace le président de l'URCA. "Avec la politique de sites, c'est le regroupement d'établissements qui prime. Le souhait des collectivités de faire venir d'autres écoles correspond à une autre époque. L'avenir de la région ne dépend pas de Sciences po ou de l'URCA mais du dynamisme de la Comue."

Une divergence de points de vue qui n'a toutefois pas empêché Sciences po et l'université de nouer des partenariats. "Nous avions projeté avec Richard Descoings de signer une convention sur plusieurs thématiques (apprentissage des langues, sport, participation des enseignants à des formations de Sciences po), indique le président de l'université rémoise. Tout cela a été décalé dans le temps après sa mort, mais le dialogue a redémarré il y a quelques semaines." Signe de la bonne volonté des uns et des autres.

Comment convaincre les étudiants d'aller à Reims ?
À compter de la rentrée 2018, Reims accueillera 1.600 élèves, soit l'équivalent d'une promotion. L'objectif étant de désengorger le site parisien, qui va notamment se concentrer sur les masters. Comment faire accepter ce transfert aux nouveaux entrants qui s'attendent à étudier à Saint-Germain-des-Prés ?

"On a réussi à changer l'esprit, avant c'était Paris ou rien, assure Françoise Mélonio, directrice des études et de la scolarité. Il y a un vrai basculement et il est aujourd'hui plus difficile d'obtenir une place en région." Pour pousser les étudiants à regarder les sites Internet de ses six campus régionaux, Sciences po les oblige désormais à formuler deux choix pour leur affectation. "Et 20% des candidats demandent déjà Reims, se félicite Nathalie Jacquet, la directrice du campus rémois. La vie est moins chère qu'à Paris, les cours en anglais, et l'ambiance internationale."

Lire aussi sur Letudiant.fr : "Faire Sciences po Paris"... à Reims, c'est comment ?

Marie-Anne Nourry | Publié le

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