Sciences po Grenoble : face aux accusations d’islamophobie, l’IGESR recommande des évolutions structurelles

Agnès Millet
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Sciences po Grenoble : face aux accusations d’islamophobie, l’IGESR recommande des évolutions structurelles
L'IEP Grenoble doit revoir le fonctionnement de ses structures selon un rapport de l'IGESR. // ©  Francois HENRY/REA
Pour remédier au "climat très dégradé" ayant mené aux tags accusant des professeurs d’islamophobie et de fascisme, le 4 mars 2021, la mission de l’IGESR mandatée par Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation, recommande des évolutions structurelles. EducPros revient sur les conclusions du rapport.

Pour l'IGESR, le constat est clair, le conflit ayant mené aux tags accusant des professeurs d'islamophobie et de fascisme à l'IEP de Grenoble, en mars 2021, est révélateur d'un climat dégradé.

Pour les auteurs du rapport, commandité par le ministère de l'Enseignement supérieur et publié le 8 mai, cette crise met en lumière les efforts à poursuivre pour un établissement qui sort "d’une grave crise financière et de gouvernance entre 2015 et 2017". Malgré des mesures importantes entre 2016 et 2019, "des faiblesses structurelles demeurent" dans l’IEP, aujourd’hui composante de l’Université Grenoble-Alpes (UGA), reconnaît ainsi l'inspection.

L'inspection liste 12 recommandations pour renforcer l'IEP et sanctionner les acteurs de cette crise.

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A l'origine un conflit entre deux enseignants

A l'origine du conflit se trouve un désaccord entre deux enseignants sur l'usage du mot "islamophobie" pour une journée de débat dans le cadre d'une semaine pour l'égalité et la lutte contre les discriminations. Une situation qui dégénère en janvier 2021, quand des élus étudiants de l'union syndicale (US) s'emparent de la polémique et publient sur internet un message présentant l'un des deux enseignants impliqués dans le conflit comme "islamophobe" et "d’extrême droite" et demandent à la direction de "statuer sur son cas". Un autre enseignant est également visé par cette campagne.

Malgré les tentatives de la direction de calmer le jeu et d'apaiser les tensions, les échanges entre les élus de l'union syndicale et ces deux professeurs s'enveniment jusqu'aux tags accusant les deux professeurs d'islamophobie placardés sur les murs de l'IEP de Grenoble en mars 2021.

Pour l'inspection, il s'agit de l’aboutissement d’une controverse entre deux enseignants, "qui a tourné à un règlement de comptes orchestré par une organisation étudiante" et aggravé par des faiblesses structurelles.

Des accusations qui ne sont pas accréditées

L'inspection estime en effet que ce sont les accusations réitérées d’islamophobie et de fascisme, sur les réseaux sociaux par l’union syndicale, qui sont la cause de la grave détérioration du climat de l’IEP ayant conduit à l’événement du 4 mars.

De son côté, la mission n’a trouvé, parmi les documents examinés (mails, témoignages, cours sur l’islam), aucun élément permettant d’accréditer les rumeurs d’islamophobie. Toutefois, elle a pu déceler "un recours à un jeu de la provocation" dans ces enseignements.

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Une crise favorisée par la situation de l’établissement

L'IGESR met notamment en lumière le poids tout particulier des étudiants, qui disposent d’un tiers des sièges au CA et contrôlent de fait le Conseil des études et de la vie étudiante (CEVIE). De quoi mener à une dégradation du climat, lorsqu’en novembre 2020, l’un des étudiants co-président de l’US s’est engagé dans un "conflit sans concession" avec la direction.

La stratégie est fondée "sur des accusations violentes, visant en fait la direction, accusée elle-même d’inaction, et donc de complicité". Des rumeurs accusant des étudiants de violences sexuelles ou sexistes sont répandues, dont certaines "d’une violence inouïe" et relevant du harcèlement, ajoutent les rapporteurs, qui évoquent le "climat de peur instauré parmi les étudiants" à cause de ces pratiques "inadmissibles".

Face à ces attaques, la directrice qui a pris ses fonctions en février 2020, se retrouve dans "une situation de crises successives [notamment sanitaire] à laquelle elle n’était pas préparée".

Resserrer le pilotage, mutualiser les moyens

Selon l’IGESR, les facteurs structurels favorisant "la transformation rapide d’une série de tensions au départ limitées à des personnes" en une crise généralisée doivent être corrigés.

Pour un pilotage plus efficace, l’équipe de direction doit être resserrée autour de la directrice, du directeur-adjoint et du directeur général des services. L’IEP doit ensuite revoir les rôles des directeurs transversaux, des chargés de mission, chargés de projets et ramasser l’organigramme administratif en six ou sept pôles.

Une politique de communication, notamment de crise, doit être instaurée avec l’UGA et en choisissant un prestataire extérieur. Et, puisque ses moyens propres sont limités, l’IEP devrait mutualiser davantage ses fonctions supports avec l’UGA, pour développer sa formation et sa recherche. La mission "déplore" ainsi que l’IEP n’ait pas donné suite aux propositions d’aide venues de l’UGA.

Par ailleurs, l’IEP doit clarifier le statut de la représentation étudiante dans la gouvernance en instituant une fonction de délégué étudiant désigné par le CA et doit rétablir un CEVIE tripartite (direction, personnels, étudiants). De plus, le règlement intérieur précisera un cadre juridique plus sécurisé pour ces activités.

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Tolérance zéro contre le cyberharcèlement

Autre conseil : l’équipe pédagogique doit "définir des valeurs communes et des règles de fonctionnement partagées", pour aboutir à un "code de bonne conduite et de civilité". La création d’une fonction de médiation interne pourrait réguler les conflits personnels.

Il faut également assurer une veille sur les réseaux sociaux pour détecter les faits de cyberharcèlement, avec une "tolérance zéro" par le lancement immédiat de procédure disciplinaire.

L'IEP devra aussi proposer, à tous les étudiants, un module de formation sur les usages et risques des communications numériques, pour les sensibiliser aux règles en matière de respect de la vie privée et de l’exercice des libertés individuelles, tout en informant sur les procédures de signalement et les sanctions.

Les sanctions préconisées par l’IGESR

Concernant la crise récente, les accusations portées par des étudiants contre M. A pourraient être qualifiées de délits de diffamation et d’injure par un juge pénal et, s’agissant de M. B, de harcèlement moral. Des poursuites judiciaires ont été d’ailleurs été engagées par le procureur de la République. Par ailleurs, l’administration doit sanctionner ces fautes en engageant des poursuites disciplinaires contre les 17 élus de l’US concernés.

En revanche, si "le comportement inadmissible de M. A a porté atteinte à l’image et à la réputation du corps enseignant" et de l’IEP, il "serait inopportun de prononcer une sanction disciplinaire", au vu des circonstances, estime la mission. Elle recommande un dernier rappel à M.A de ses obligations de fonctionnaire : un nouveau manquement mènera à des poursuites disciplinaires.

La ministre demandera un premier bilan de ces recommandations, à l’automne 2021.


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