EUt+ : vers une université européenne de technologie ?

Pauline Bluteau, Oriane Raffin
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Le projet d'université européenne de technologie regrouperait huit établissements européens.
Le projet d'université européenne de technologie regrouperait huit établissements européens. // ©  Adobe Stock/alexlmx
Depuis 2020, plusieurs établissements européens, à l'initiative de l'université de technologie de Troyes, travaillent activement à un projet de fusion pour créer une université européenne unique. Une démarche novatrice qui soulève de nombreuses questions mais ouvre des perspectives larges et intéressantes pour l'enseignement supérieur, et la formation aux sciences "à l'européenne".

L'ère de la mondialisation s'accélère dans le monde de l'éducation. Fini le diplôme français, bientôt, les étudiants pourront se targuer d'avoir obtenu un titre d'ingénieur européen unique, directement délivré par l'Europe.

Cette version futuriste de l'enseignement supérieur pourrait bien être une réalité d'ici quelques années, à en croire le projet de l'European University of Technology, dite EUt+. Portée par l’université de technologie de Troyes (UTT), l’université européenne de technologie fait partie des lauréates du deuxième appel à projet de 2020.

Au sein de l'alliance, sept établissements européens rejoignent l'UTT : la Hochschule Darmstadt en Allemagne, Rīgas Tehniskā universitāte en Lettonie, la Technological University Dublin en Irlande, la Technical University of Sofia en Bulgarie, la Cyprus University of Technology à Chypre, l’Universidad Politécnica de Cartagena en Espagne et l’Universitatea Tehnică din Cluj-Napoca en Roumanie.

Si EUt+ n’est pas le seul dessein d’alliances entre établissements européens, il est celui qui se projette le plus loin. "Beaucoup d’universités ont déposé des projets avec des réseaux très intégrés. Pour notre part, nous souhaitons devenir un seul établissement européen", explique Timothée Toury, de l’UTT, secrétaire général de l’EUt+.

Avec – à terme – une seule formation européenne, un titre d’ingénieur européen. Ce projet a mûri pendant de longs mois entre ces universités qui avaient déjà l’habitude d’échanger régulièrement et partagent une approche commune de la technologie, refusant l’élitisme.

S’unir pour exister à l’échelon local, national et européen

L’absence de "grands noms" au sein des partenaires de l’EUt+ est d’ailleurs perçue comme un atout, avec l’idée de ne "rien avoir à perdre" à s’allier. Là où les universités les plus célèbres souhaitent plutôt conserver leur nom – et capitalisent sur leur renommée. "La Sorbonne restera la Sorbonne, la TU München (université technique de Munich), restera la TU München. Nous avons davantage intérêt, en terme de crédibilité, à devenir une université européenne", explique Arnd Steinmetz, président de la Hochschule Darmstadt (Allemagne).

Lui n’hésite pas à se projeter, dans dix ans, avec la disparition de la Hochschule, qui laisserait place au campus de Darmstadt de l’université européenne. "Nos établissements sont tous assez jeunes, aucun n’a plus de 50 ou 60 ans, poursuit-il. C’est aussi plus simple d’avoir un tel projet dans ce contexte. On ne doit pas composer avec des traditions anciennes ou une culture".

À l’inverse, il voit dans EUt+ l’opportunité d’affirmer une façon de former "à l’européenne" aux sciences mais aussi à la culture scientifique. Une formation qui s’appuie sur la multiculturalité, en ouvrant les étudiants aux spécificités culturelles et linguistiques des différents pays sur les différents campus, "à la différence de ce qu’il se passe en Chine ou aux Etats-Unis, où les contenus sont très unifiés", souligne Arnd Steinmetz.

Nous construisons le diplôme avant d’avoir la coquille juridique de l’Union européenne car il n’existe pas de cadre légal à proprement parler (T. Toury, secrétaire général de l’EUt+).

En France, Timothée Toury imagine déjà très bien ce que pourrait être cette université européenne d'un nouveau genre où chaque campus garderait son niveau d'autonomie tout en partageant des valeurs communes et un sentiment d'appartenance à une même entité. "Les étudiants commenceraient par quelques semestres en France puis se déplaceraient sur d'autres campus européens, en fonction des unités d'enseignements qui les intéressent. Ce sera à la carte. Et même si l'anglais sera plus utilisé – nous voulons les accompagner vers ce multilinguisme- la langue locale restera nécessaire sur place."

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Des premières étapes concrètes à passer

Avant d’en arriver à cette fusion, les établissements vont cependant devoir relever plusieurs défis, et non des moindres. Pour le moment, le processus de Bologne n’offre pas de cadre concret pour une telle alliance. Les huit partenaires de l’EUt+ tâtonnent donc pour faire avancer leur projet de fusion. Étape par étape. "Nous construisons le diplôme avant d’avoir la coquille juridique de l’Union européenne car il n’existe pas de cadre légal à proprement parler, prévient Timothée Toury. Nous voulons l’expérimenter, voir ce qu’il y a à construire."

Accord après accord, les établissements européens réfléchissent à une gouvernance commune, avec l’idée d’une organisation et d’une administration unique, fonctionnelle et durable. Un rapprochement qui doit encore prendre du temps car "tout se joue à l'échelle européenne, ce sont des choix politiques qui ne dépendent pas de nous", poursuit le secrétaire général de l'EUt+.

Cela passe déjà par une harmonisation de différents modules d’enseignement, afin de pouvoir mettre en place une reconnaissance des crédits ECTS entre les différents campus, et permettre à des étudiants de valider un module chez un partenaire, par exemple.

Autre enjeu : unifier les formations. Si en France, le cycle d'ingénieur dure cinq ans, il se déroule en six ans en Espagne. De même, sur la question des compétences, un architecte allemand ne joue, par exemple, pas le même rôle dans la conception et le suivi de chantier qu’un architecte britannique.

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Le besoin de convaincre entre partenaires

Ces différences culturelles apparaissent à chaque étape du projet EUt+. Suivant les États, l’université sera publique ou privée, gratuite ou non, etc. "En Allemagne, les étudiants disposent d’une instance de décision puissante et sont parties prenantes des orientations et des décisions de l’établissement", explique par exemple Arnd Steinmetz. Un dispositif qui a pu surprendre certains de ses homologues. Le modèle de l’université européenne nécessite donc échanges et discussions à tous les niveaux pour trouver des accords.

Parfois même au niveau des instances des états membres. En Espagne, Beatriz Miguel Hernández, directrice de l’université polytechnique de Carthagène, croit coûte que coûte au projet, vu comme une nécessité pour son établissement afin de peser sur la scène internationale.

Pourtant, la directrice peine à embarquer les administrations locales et régionales dans le projet. "Nous avons conscience que nous devons encore convaincre de tout ce qu’une université européenne peut apporter, tempère-t-elle. Comme pour tout ce qui vient de l’Europe."

L'Union européenne débat de l'avenir des diplômes européens mais elle doit trouver des solutions locales pour nous aider (B. Miguel Hernández, Université Polytechnique de Carthagène, Espagne).

Car si le budget ne semble pas être un frein dans la construction de l'université européenne – le projet a bénéficié de sept millions d'euros au titre du programme Erasmus+ et d'Horizon 2020 pour trois ans -, tous les pays membres ne sont pas logés à la même enseigne. "Nous avons été rassurés de voir que l'Union européenne se posait des questions sur le plan légal. Les états débattent de l'avenir des diplômes européens mais ils doivent trouver des solutions locales pour nous aider", complète Beatriz Miguel Hernández.

Arnd Steinmetz espère quant à lui que cela permettra à son établissement de prendre plus d’autonomie sur certaines décisions ou en tout cas, d’obtenir de nouvelles compétences comme la construction et la gestion de logements pour étudiants, par exemple.

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Des premiers effets sur le terrain

Malgré ces freins, le projet européen a déjà des applications concrètes. Dans le domaine de la recherche, où les collaborations internationales sont plus fréquentes, l’EUt+ a permis d'accroître les échanges et de travaux partagés, avec pour objectif de créer cinq laboratoires de recherche européens.

Grâce à l'alliance, en tant que Hochschule Darmstadt, nous sommes devenus plus intéressants comme partenaires. (Arnd Steinmetz, Hochschule Darmstadt, Allemagne)

"Nous avons eu de belles réussites, s’enthousiasme d'ores et déjà Arnd Steinmetz, de la Hochschule Darmstadt. Grâce à l'alliance, en tant que Hochschule Darmstadt, nous sommes devenus plus intéressants comme partenaires. Nous essayions depuis des années de monter des projets avec l’ESA, l'Agence spatiale européenne, présente ici, à Darmstadt. Cela n’avait jamais fonctionné jusqu’à présent. Maintenant, nous sommes pris davantage au sérieux et avons signé récemment un contrat de coopération avec eux !"

En 2024, l’EUt+ devrait offrir un label à ses étudiants – pas encore un diplôme européen. À terme, la fusion des huit structures réunira 100.000 étudiants, 7.000 enseignants-chercheurs et 5.000 personnels administratifs et techniques. Le chemin à parcourir avant cette étape ultime reste conséquent.

"L'idée fait son chemin en termes de priorité dans les écoles, constate Timothée Toury. On voit aussi que d'autres grands établissements français s'y intéressent, sont curieux et d'ailleurs, nous ne voulons pas être les seuls à tenter cette expérience. En tout cas, il faudra de plus en plus d'établissements européens sans pour autant mettre de côté les établissements locaux. Il y a un équilibre à trouver."


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