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Grandes écoles, la course aux recrutements des profs est lancée

Sandrine Chesnel
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Grandes écoles, la course aux recrutements des profs est lancée
Le recrutement des enseignants, un secteur de plus en plus concurrentiel pour les grandes écoles. // ©  kasto/Adobe Stock
Alors que nombre d’écoles de management et d’ingénieurs ont d’ambitieux programmes de développement de leurs effectifs étudiants, la gestion des recrutements d’enseignants devient un enjeu crucial pour leur avenir.

Un nouveau campus à Paris pour Neoma et Skema, à Bordeaux pour l’ESTACA et ELISA aerospace, des locaux agrandis et rénovés pour l’IESEG à Lille (projet Village IESEG), une hausse conséquente des effectifs en cycle ingénieur à l’EPITA à Paris…

Depuis deux ans, les annonces d’ouverture ou d’agrandissement de campus, comme de croissance des effectifs étudiants, se sont multipliées dans les grandes écoles, avec en ligne de mire les rentrées 2020 et au-delà. Un exemple parmi d’autres : l’UTT à Troyes veut passer de 700 diplômés par an à 1.000 d’ici cinq ans. Or qui dit plus étudiants dit aussi recrutements d’enseignants comme de personnel administratif.

Les embauches, un sujet stratégique

Chez Neoma Business School, le programme de recrutement d’enseignants-chercheurs s’établit donc désormais à 20 embauches par an, en moyenne : "C’est un sujet stratégique pour nous, souligne Delphine Manceau, la directrice générale de l’école. Le marché du recrutement est international, en tension sur les profils les plus recherchés. Nous avons donc une personne à temps plein sur les recrutements et l’accompagnement à l’installation de nouveaux enseignants".

Mais au-delà des profs, ce sont tous les membres de l’école qui sont impliqués : par exemple le recrutement de nouveaux enseignants fait partie des objectifs des responsables de département. "Et si nous sommes très présents dans les congrès académiques internationaux, c’est aussi pour que nos enseignants repèrent les profils dont nous avons besoin", ajoute Delphine Manceau.

Code de bonne conduite

Une logique qui se retrouve dans toutes les écoles qui ont de gros besoins en recrutement. Les enseignants chercheurs déjà en place sont souvent bien placés pour "vendre" leur école à des candidats potentiels.

Lire aussi : Face à la hausse des effectifs d'étudiants, il faut davantage d'enseignants

Officiellement, pour ces établissements, il ne serait pas question d’aller démarcher dans le jardin du voisin, affirme Sarah Alves, doyenne et enseignant-chercheur en gestion des ressources humaines à l’EM Normandie : "Il y a un code de bonne conduite non écrit entre les doyens de la Conférence des Grandes Ecoles (CGE) ; certes nous sommes en compétition les uns avec les autres sur le territoire français pour attirer les meilleurs profils, mais sur un "marché" aussi international nous avons intérêt à jouer collectif". Dit autrement : si les écoles essaient de ne pas se marcher sur les pieds à l'international, il peut arriver qu'elles essaient de "chiper" des professeurs dans les écoles françaises concurrentes.

Approche par réseaux, job fairs, sites dédiés

Outre l’approche par réseau (80 à 90% du recrutement à l’EM Normandie), les job fairs, tel que celui organisé pour l’EFMD (European Foundation for Management Development) par Neoma à Paris le 4 octobre dernier, sont une autre occasion de rencontrer des enseignants en recherche de poste. A côté des outils plus classiques que sont les sites internet dédiés au recrutement par discipline, et les chasseurs de tête pour les profils plus seniors.

Mais le repérage des candidats idéaux n’est qu’une étape dans le long processus de recrutement des écoles. "Chez Neoma cette année nous avons identifié 1.300 candidats potentiels raconte Delphine Manceau. Nous avons ensuite fait passer 239 entretiens par Skype, sélectionné 72 professeurs que nous avons reçus sur nos campus, et formulé 33 offres de contrats". A l'issue de ce processus, sur les 33 enseignants à qui Neoma a fait une proposition, 20 l’ont acceptée. "Un bon ratio" commente Delphine Manceau. "C’est un double processus, ajoute la directrice de Neoma. Nous évaluons les profils mais il faut aussi savoir convaincre ceux que nous sélectionnons de nous rejoindre".

Pour les profs étrangers, un package complet

Pour leurs nouveaux professeurs étrangers, les écoles ont donc mis en place des "packages" identiques à ceux des grandes entreprises pour les hauts potentiels : accompagnement dans la recherche du logement, repérage des écoles pour leurs enfants, cours de langues y compris pour les conjoints, aide pour les démarches administratives, etc. A l’EM Normandie on n’oublie pas non plus de vanter le système de bonus de recherche, qui s’ajoute à la rémunération : "Soit 1.500 à 10.000 euros par publication en fonction du classement de la revue qui l’a publiée" explique Sarah Alves.

Lire aussi : Brexit : des effets a priori limités pour les établissements français

Mais ça ne marche pas toujours : "Nous avons ainsi échouer à capter une professeur danoise, pour des raisons financières. Elle se basait sur le coût de la vie au Danemark, bien plus élevé qu’en France, pour demander un salaire de DG. Impossible de suivre". Heureusement le recrutement de personnel administratif supplémentaire, rendu incontournable pour faire face aux hausses des effectifs étudiants, demande beaucoup moins d’énergie : "Pas de problème de ce côté-là" confirme la doyenne de l’EM Normandie, tout comme les autres responsables d’écoles interrogés sur le sujet.

Enchères sur les salaires

Et côté salaires ? "Les enchères montent", glisse Sarah Alves. Une hausse de +10 à +15% sur les disciplines en tension que sont les datas ou la finance, par exemple. Même constat dans les écoles d’ingénieurs. "En face de moi j’ai Google et Facebook !, souligne Joël Courtois, le directeur de l’EPITA, une école d’ingénieurs spécialisée dans le numérique (groupe Ionis). Dans le domaine de l’informatique la pénurie de professeurs expérimentés est forte. J’ai d’ailleurs perdu deux très bons professeurs qui ont doublé leur salaire en allant travailler dans des entreprises du secteur… Pour donner envie à des enseignants de nous rejoindre, je mets donc en avant la liberté dont ils vont disposer, l’absence de direction verticale, la possibilité de choisir leur thème de recherche. Mais le recrutement reste vraiment un gros challenge pour nous dans les deux ans qui vont venir”.

Petite lueur d’espoir : le Brexit. "Il change un peu la donne, souligne cette bonne connaisseuse de l’enseignement supérieur. Certains professeurs seniors installés de l’autre côté de la Manche réalisent qu’ils n’ont pas envie de rester dans un pays qui se referme, et qui aura moins accès aux fonds de recherche européens. Il y a de beaux coups à réussir pour les écoles françaises". Comme le dit le proverbe anglais : "Every cloud has a silver lining".


Sandrine Chesnel | Publié le

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