Nucléaire : les établissements du supérieur en appui de la relance de la filière

Éléonore de Vaumas Publié le
Nucléaire : les établissements du supérieur en appui de la relance de la filière
La filière du nucléaire recrute de la main-oeuvre qualifiée. // ©  Stephane AUDRAS/REA
Le gouvernement a impulsé une relance du nucléaire. Pour cela, il mobilise toutes les forces dont celle de l'enseignement supérieur, qui doit former 100.000 jeunes d'ici les dix prochaines années. Comment se positionnent les établissements, dans ce rôle d'outil de la stratégie économique en France ? Pistes de réponses.

Elles sont 30 : 30 mesures réunies dans le plan remis au gouvernement, le 9 juin 2023, par l'Université des métiers du nucléaire (UMN) pour renforcer l'offre de formations dans le nucléaire. L'objectif : recruter 100.000 diplômés d'ici 2033 en incitant l'ensemble des acteurs de l'éducation et de l'ESR à se joindre à l'effort collectif.

"J'ai rarement vu une telle mobilisation, confirme Lamri Adoui, président de l'université de Caen. Toutefois ce n'est pas la première fois que des priorités économiques nationales influent sur le développement d'une filière !" Et le président de l'université de citer la filière cybersécurité qui, elle aussi, est en pleine expansion.

Mais si elle n'est pas rare, cette stratégie très volontariste questionne : est-ce le rôle de l'enseignement supérieur de suivre un agenda politique ?

"Tout dépend du secteur. Mais en ce qui concerne le nucléaire, cela ne fait aucun doute pour nous. Nous sommes au cœur d'un écosystème très important autour de ce secteur. Il va donc de soi que nous souhaitons y prendre part", assume le président de l'université caennaise, qui inaugurera une filière ingénieur en génie nucléaire, en septembre.

Répondre aux besoins des recruteurs

Sorbonne Université ne lance pas de nouveaux programmes mais nourrit l'espoir que ce vent favorable permettra d'augmenter les capacités d'accueil du M2 ingénierie pour le nucléaire. Pourquoi faudrait-il s'en priver ?

"En tant qu'organisme public, je considère qu'il est du devoir de l'université d'être à l'écoute des signaux envoyés par l'État, même s'il ne faut pas tout miser là-dessus. C'est d'ailleurs à la suite d'un rapport du Haut-Commissaire à l'énergie atomique qui pointait une future pénurie de main d'œuvre que notre formation a vu le jour en 2009", retrace son responsable, Matthieu Micoulaut.

Quinze ans plus tard, et malgré une longue période peu propice au développement du nucléaire, la formation continue de faire le plein. Mieux, elle attire désormais de plus en plus d'excellents profils séduits par la garantie de décrocher un emploi à la sortie de leurs études.

L'insertion professionnelle est, en effet, un autre argument clé. Il suppose toutefois de la part des établissements du supérieur une attention constante au contexte économique, en particulier local. Et c'est la stratégie de l'école d'ingénieurs Ense3 à Grenoble, qui propose une filière dédiée au nucléaire depuis plusieurs années.

"Pour rester attractifs, nous écoutons en premier lieu les acteurs de terrain, à savoir les industriels et les laboratoires qui nous environnent. Cela nous permet de savoir quels sont leurs besoins et de mieux y répondre en fonction des compétences que nous avons en interne. Ceci dit, et même si notre rôle n'est pas de faire de la politique, nous ne pouvons pas rester sourds à ce qu'il se passe au niveau national. C'est vrai dans tous les secteurs mais d'autant plus dans le nucléaire actuellement, qui fait partie des grands défis de demain", reconnaît son directeur adjoint, Laurent Davoust.

Une "forme de subordination à l'État" mais un soutien financier indispensable

Sans compter que la relance du nucléaire en France s'accompagne d'un soutien financier, dont une partie qui sert à renforcer la formation des jeunes générations et rendre les métiers du nucléaire attractifs. Alors, faut-il suivre les inflexions gouvernementales ou renoncer à récolter des fonds supplémentaires ?

"La plupart des universités ne peuvent tout simplement pas passer à côté de cette opportunité, sachant que certaines peinent déjà à payer leurs salaires. Mais il faut être conscient que cela implique une forme de dépendance et de subordination à l'État alors que, historiquement, l'enseignement supérieur et la recherche se sont constituées sur la base de l'indépendance du savoir", estime Hugo Harari-Kermadec, professeur d'université à Orléans (45) et socio-économiste de l'enseignement supérieur et de la recherche.

De son côté, le directeur adjoint de l'Ense3 ne s'inquiète pas tant de la perte d'autonomie que de la pérennité des financements. Elle serait incompatible, selon lui, avec une relance du nucléaire sur le long terme.

"C'est tout le problème de ce système d'appels à projets dont les budgets sont limités à cinq ans. Quid de la suite ? J'estime que si on veut vraiment une rupture en termes d'effectifs, il faudra d'une part augmenter les moyens et de l'autre, les sécuriser sur le long terme. C'est à ce prix que l'on pourra bien préparer l'avenir."

Éléonore de Vaumas | Publié le