Université : comment les chercheurs européens coopèrent-ils ?

Martin Clavey
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Université : comment les chercheurs européens coopèrent-ils ?
Si les alliances entre universités européennes se multiplient, la collaboration autour de la recherche se renforce-t-elle pour autant ? // ©  DEEPOL by plainpicture/Zeljko Dangubic
Alors que les nouvelles alliances Universités Européennes se déploient et que les ministres de la Recherche de l’Union Européenne se sont réunis les 8 et 9 mars derniers à Marseille pour aborder les conditions de collaboration entre chercheurs, quels sont les besoins sur le terrain pour gagner en efficacité ?

"Globalement, la collaboration en recherche en Europe se porte bien, affirme le président de France Universités Manuel Tunon de Lara, mais elle pourrait se porter mieux." Selon lui, "la recherche est par nature mondialisée et nous avons aujourd’hui de grandes puissances scientifiques comme les États-Unis, la Chine dans le monde. Et les États de l’Union européenne, même ceux qui ont une tradition de recherche comme la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni ou l’Italie n’ont de salut que s’ils s’associent. Il faut qu’émerge beaucoup plus fortement une force européenne."

Pourtant, la chercheuse Marion Maisonobe qui a travaillé sur la géographie des activités de recherche a constaté qu’"en Europe, en 2014, 45% des collaborations scientifiques se font entre villes d’un même pays, 30% entre villes de pays européens et 25% entre villes européennes avec des villes de continents différents. Ces proportions sont stables sur une période de 1999 à 2014."

Pour elle, cette stabilité s’explique par l’ancienneté de ces espaces de collaboration. "Si l’État reste le niveau de structuration le plus fort, cela fait longtemps que le niveau européen est aussi un espace de structuration des relations avant même les programmes européens avec les sociétés savantes, l’établissement de colloques européens", ajoute-t-elle.

Sur le terrain, les chercheurs le vérifient. Pour Jean-François Doussin, chercheur au CNRS en chimie atmosphérique et coordinateur du projet européen Eurochamp, "l’Europe est un bassin naturel d’échanges parce que les chercheurs se connaissent à travers des sociétés savantes et des organisations internationales et parce que nous sommes incités à ces échanges".

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Recherche européenne : des mécanismes de financement trop complexes

De l’autre côté du Rhin, Baptiste Gault, responsable du groupe de recherche en sonde atomique tomographique au Max-Planck Institut für Eisenforschung à Düsseldorf, observe la même densité d’échanges : "nous avons beaucoup de collaborations industrielles comme académiques en Europe, les chercheurs savent nous trouver quand il y a besoin". Mais le chercheur ajoute "ce qui est compliqué, c’est d’avoir des mécanismes de financement".

Les États de l’Union européenne, même ceux qui ont une tradition de recherche – comme la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni ou l’Italie – n’ont de salut que s’ils s’associent. (M. Tunon de Lara, France Universités)

Car si l’Union Européenne incite les chercheurs à la coopération notamment à travers les programmes cadres comme "Horizon 2020" ou le nouveau "Horizon Europe", la charge administrative est très importante pour accéder aux financements proposés par ces programmes. "Souvent les chercheurs français sont réticents à soumettre leurs projets parce que depuis un certain nombre d’années, le soutien administratif et financier à la recherche est assez mauvais" affirme Jean-François Doussin. Ce que confirme son collègue de Düsseldorf pour qui "l’Europe demande de construire de gros projets alors que les petits projets sont plus simples à monter".

Ces programmes cadres sont actuellement un sujet de préoccupation pour la coopération avec des pays en dehors de l’Union Européenne comme la Suisse mais aussi dorénavant, le Royaume-Uni. Au point que des chercheurs et chercheuses européens comme la biologiste et prix Nobel Emmanuelle Charpentier ou la sociologue Helga Nowotny ont signé un appel pour que les responsables politiques signent un accord au plus vite.

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Des coopérations via de grandes infrastructures de recherche

Mais la coopération européenne se fait aussi grâce aux grandes infrastructures de recherche comme le CERN à Genève, le Centre de ressources biologiques marines européen (en anglais European Marine Biological Resource Centre). Elle passe aussi par le financement de grands projets de recherche comme l’expédition MOSAIC au Svalbard, dans le nord de la Norvège. Ces infrastructures font l’objet d’accords entre États et avec la Commission Européenne.

Nous avons beaucoup de collaborations industrielles comme académiques en Europe, les chercheurs savent nous trouver quand il y a besoin. ( B. Gault)

Et par ailleurs, les États européens peuvent aussi financer eux-mêmes des collaborations entre eux. Baptiste Gault pense que "pour la France, où il y a relativement peu de moyens d’infrastructures dépensés, envoyer des chercheurs à l’étranger serait une bonne chose pour qu’ils puissent accéder à des infrastructures qui ne sont pas disponibles." Selon lui, "la France devrait donc rendre ces échanges plus faciles. Aujourd’hui il est plus facile à Düsseldorf d’avoir un doctorant chinois qui vient avec une bourse du gouvernement chinois que d’avoir un Français ici financé par la France."

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Des universités européennes naissantes

Enfin, en 2018, Emmanuel Macron a lancé à la Sorbonne un nouvel outil de coopération entre universités baptisé "Université Européenne". Si ce projet s’est concrétisé avec la création de 41 alliances universitaires à travers l’Europe, leur but est avant tout dirigé vers l’enseignement supérieur.

Éric Tschirhart, professeur à l’université du Luxembourg et coordinateur de l’Université Européenne Universeh, témoigne de l’utilité de ce dispositif pour la collaboration : "Nous travaillons ici au Luxembourg sur tout ce qui touche à la loi sur l’espace et cette alliance nous a permis de travailler avec l’école Supaéro de Toulouse. Sans elle, nos enseignants-chercheurs ne se seraient jamais rencontrés."

L'alliance Universeh nous a permis de travailler avec l’école Supaéro de Toulouse. Sans elle, nos enseignants-chercheurs ne se seraient jamais rencontrés. (E. Tschirhart, université du Luxembourg)

Et dans cette alliance, la recherche représente environ 20% du budget. Pour Universeh, "le budget total en recherche est de deux millions d’euros à se répartir sur trois ans entre cinq partenaires" précise le chercheur luxembourgeois.

Si l’incitation politique a poussé des universités françaises à être très présentes dans ce dispositif, les autres universités européennes semblent moins enthousiastes. Ces alliances viennent tout juste de se constituer, il faudra encore attendre avant d'en connaître le bilan effectif…


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