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Du bac pro à la licence : la méthode Vaucanson

Isabelle Dautresme
Publié le
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L'École Vaucanson à Saint-Denis (93) propose des licences générales en apprentissage à des bacheliers professionnels
L'École Vaucanson à Saint-Denis (93) propose des licences générales en apprentissage à des bacheliers professionnels // ©  Cnam

Emmener des diplômés de bacs professionnels jusqu’à la licence, tel est l’objectif que s’est fixé l’École Vaucanson. Créé en 2010, l’établissement qui a fait de la pédagogie par projet et de l’apprentissage sa marque de fabrique attire des candidats toujours plus nombreux, mais se heurte à la difficulté de trouver des entreprises pour les accueillir. Reportage au cœur d'une formation qui pourrait servir de modèle à la nouvelle filière destinée aux bacheliers pro voulue par le ministère.

La pluie claque sans discontinuer sur les vitres de la salle de cours de l'École Vaucanson, à Saint-Denis (93), mais les 21 apprentis de première année de licence, tous titulaires d’un bac professionnel, sont bien trop absorbés par "2001, l’Odyssée de l’espace", de Stanley Kubrick, pour y prêter attention.

"Que représente la salle dans laquelle se trouve David ?", interroge Thomas Stoll, l’intervenant sollicité par l’école pour apprendre aux jeunes à décrypter une image. Les réponses fusent : "la conscience", "son cœur"... Le module "cinéma et machine" fait partie du programme "ouverture sur le monde", un enseignement commun aux deux licences générales – management et sciences, et techniques de l’ingénieur (SPI) – auxquelles prépare l'école créée par le Cnam.

Une pédagogie adaptée

Partant du constat que les élèves de la voie professionnelle ne sont pas à l’aise avec les concepts et l’abstraction, l’équipe pédagogique a fait le choix d’aborder la plupart des enseignements sous la forme de projets en petits groupes. "L’idée est de faire travailler les étudiants sur un cas concret (la commande d’une entreprise ou d’une association, la présentation de l’école à des entreprises…), précise Pauline Alamichel, coordinatrice des enseignements de gestion et de management. Chaque projet, mené en équipe, aboutit à un rapport écrit et une présentation orale face à un jury. De sorte que lorsque les apprentis doivent faire des présentations en entreprise, ils se sentent à l'aise."

Un encadrement important

Faire réussir des jeunes qui, a priori, n’étaient pas "destinés" à poursuivre des études supérieures implique un encadrement important et pas mal d’énergie. Aux manettes, quatre permanents multitâches – leurs fonctions couvrent la coordination des enseignements, le suivi des apprentis, mais aussi le partenariat avec les entreprises et la gestion administrative… – et une cinquantaine d’intervenants, tous issus du monde professionnel et universitaires.

Ces formateurs sont "chargés d’accompagner les apprentis sur la voie de l’autonomie", insiste Pierre Rieben, directeur de l’école. Ce qui implique "une grande disponibilité de leur part, y compris pour répondre à des mails tard le soir", souligne Pauline Alamichel, tout en jetant un coup d’œil à sa messagerie visiblement bien chargée. L'école est financée par la taxe d'apprentissage versée par les entreprises et la région Île-de-France, la scolarité annuelle d'un étudiant coûtant 7.000 euros.

Ecole Vaucanson_Les enseignants accompagnent les étudiants

Plus question de master mais deux licences générales

Lorsque la première promotion a fait sa rentrée en 2010, l’objectif était de faire de Vaucanson "la grande école des lycéens professionnels", en proposant un cycle de formation en alternance jusqu’au master. Mais, dès la fin de la première année, Pierre Rieben, qui a pris la tête de l’école en 2011, a jugé préférable de réduire la voilure et de se concentrer sur le premier cycle. "Vaucanson était présentée comme une école de l’excellence, notamment aux entreprises partenaires, or clairement, la population de bacheliers pro que nous accueillons n’est pas au niveau attendu concernant aussi bien le comportement que les savoirs élémentaires."

Sans parler de la stigmatisation inhérente à toute filière dédiée exclusivement aux lycéens professionnels : "C’était prendre le risque d’en faire une sous-école ou une voie de garage", pointe le directeur. Un avis que partage Olivier Faron, administrateur général du Cnam, pour qui "il est essentiel de permettre aux bacheliers professionnels d’accéder aux mêmes diplômes que les autres".

L’école a fait la preuve qu’elle est capable de faire réussir des jeunes à qui l’on a souvent dit qu’ils n’arriveraient jamais à rien.
(O. Faron)

Des candidats toujours plus nombreux

Le changement de cap de l’école n’a pas fait fuir les candidats. En 2014, ils étaient 600 à l’avoir classée sur APB. Vingt et un bacheliers ont été admis après étude du dossier et entretien de motivation. Tous n'avaient pas nécessairement de très bonnes moyennes mais "du potentiel" et ils ont montré qu'ils étaient prêts à suivre un cursus en apprentissage.

"Les bacs pro sont de plus en plus nombreux à tenter la poursuite d’études supérieures mais ils savent qu’ils ne sont pas armés pour l’université, et le BTS leur fait peur", justifie Pauline Alamichel. Alors que, "ici, au moins, on est assuré que la pédagogie est adaptée à notre profil", confirme Peggy, en L1 management.

Les chantiers à venir

Alors pourquoi ne pas ouvrir l’école – dont les effectifs plafonnent depuis la création à 15 voire 20 jeunes – à davantage d’étudiants ? L’explication est à chercher du côté des entreprises : elles sont plutôt frileuses à l’idée de prendre des postbacs pro en apprentissage. Parmi les raisons invoquées, le manque de missions adaptées et "des jeunes peu opérationnels, qui ne connaissent pas les codes de l’entreprise".

La durée du contrat (trois ans) et le rythme de l’alternance (sept semaines) posent également problème. Pour mieux répondre aux attentes des entreprises, Pierre Rieben a décidé de réduire le rythme à trois semaines dès la rentrée 2015. "Mais cela implique que nous repensions notre pédagogie. Le fait de travailler sur des séquences longues permet de mener à bien des projets très ambitieux !"

Des Vaucanson en région

Avec un taux de réussite en licence de 75% en 2014, près de 50% des étudiants qui ont trouvé un emploi en CDI moins de six mois après l’obtention de leur diplôme, et 35% qui poursuivent en master, "l’école a fait la preuve qu’elle est capable de faire réussir des jeunes à qui l’on a souvent dit qu’ils n’arriveraient jamais à rien", fait valoir Olivier Faron, pour qui "cette formation est désormais une priorité".

De nouvelles Vaucanson devraient d'ailleurs voir le jour en région. La première école régionale a été créée en Bretagne, en 2011, deux ouvriront à la rentrée 2015, l'une en Guadeloupe, l'autre en Lorraine. À venir, des écoles en Rhône-Alpes, Normandie, Centre et Paca.

Un exemple dont pourrait s’inspirer Christian Lerminiaux, à la tête de la commission chargée de réfléchir à la création d’une nouvelle filière professionnelle dans l’enseignement supérieur et qui devrait rendre ses conclusions à la fin du printemps 2015.



Isabelle Dautresme | Publié le

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