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Alain Trannoy : “On assiste à une hausse sauvage des droits d’inscription”

Propos recueillis par Céline Authemayou
Publié le
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Alain Trannoy, directeur d'études à l'EHESS, consacre une partie de ses travaux à la question du financement de l'enseignement supérieur.
Alain Trannoy, directeur d'études à l'EHESS, consacre une partie de ses travaux à la question du financement de l'enseignement supérieur. // ©  REA - Gilles Rolle

Directeur d’études à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales), Alain Trannoy défend l'idée d'un système universitaire dans lequel les étudiants paieraient leurs droits d'inscription une fois entrés sur le marché du travail. Le chercheur, qui milite également pour une hausse des droits universitaires, espère voir sa proposition reprise par les candidats à l'élection présidentielle.

Conscients que les ressources publiques stagnent – quand elles ne diminuent pas –, les établissements d'enseignement supérieur recherchent tous de nouvelles sources de financement. Cursus payants, formation continue, mobilisation des anciens... Malgré ces efforts, vous êtes assez pessimiste quant au développement de ces ressources. Pourquoi ?

Il est vrai qu'un certain nombre d'écoles parviennent à capter des financements en faisant appel aux anciens ou aux entreprises. Mais je ne vois pas pourquoi ces ressources augmenteraient. Tant que l'économie française tournera au ralenti, le système sera bridé. La France affronte une difficulté structurelle, un problème lourd et profond de compétitivité. Ces financements ne peuvent donc être que des financements d'appoint.

Quant à une éventuelle hausse des dotations publiques, pour vous, il n'y a rien à espérer de ce côté-là ?

Il faut bien voir que les besoins sont considérables dans bien d'autres secteurs de l'économie. Sécurité, justice, dépenses de santé liées au vieillissement de la population, politique d'égalité des chances... La liste des besoins est longue et je ne vois pas comment les responsables politiques pourraient augmenter la part du PIB (produit intérieur brut) consacrée à l'enseignement supérieur et à la recherche.

Selon vous, le salut pourrait provenir d'une autre source : les droits d'inscription ?

C'est une piste à étudier. L'idée n'est pas d'augmenter les droits à outrance, mais de se diriger vers un relèvement modeste, portant à environ 1.000 euros les frais pour une année d'études à l'université (hors boursiers). La perception de ces droits ferait entrer un milliard d'euros de plus dans l'escarcelle des seules universités françaises.

Mais le plus important réside dans le modèle de financement mis en place pour accompagner cette hausse. Durant leurs études, les jeunes ne paieraient rien. Et devraient rembourser le coût de leur scolarité une fois entrés sur le marché du travail.

Le sujet des droits d'inscription est extrêmement sensible, votre proposition risque de soulever la colère des représentants étudiants...

En France, le débat autour de la hausse des droits d'inscription est faussé car les étudiants craignent de devoir payer tout de suite. J'entends leurs craintes et je comprends la protestation des syndicats étudiants, car on assiste actuellement à une augmentation sauvage des droits. Une augmentation désordonnée et anarchique. On peut choisir de ne pas ouvrir les yeux, mais le problème existe, pour les écoles d'ingénieurs, pour certains masters, et aussi et surtout pour les écoles de commerce.

C'est pourquoi je défends un système de financement dans lequel les étudiants ne rembourseront leurs études que si leur revenu futur est supérieur à un certain seuil. Il faut arrêter de faire porter le risque par les seuls étudiants.

Je défends un système de financement dans lequel les étudiants ne rembourseront leurs études que si leur revenu futur est supérieur à un certain seuil.

De façon très concrète, comment s'organiserait ce nouveau système de financement ?

Après la période de formation, durant laquelle l'étudiant n'aura pas acquitté de frais de scolarité, la période de remboursement coïncidera avec le début de sa vie active. Les annuités de remboursement ne seront prélevées que si l'étudiant a trouvé un travail suffisamment rémunérateur. Le salaire médian peut constituer un seuil de référence possible.

Si l'étudiant peut choisir de payer ses droits en renonçant au prêt, on parle alors de prêt à remboursement contingent (PARC). Ce système a été mis en place en Australie et rencontre un certain succès. Il n'est donc pas obligatoire pour tous les étudiants.

Si, en revanche, tout étudiant a l'obligation d'emprunter le montant de ses droits, le remboursement peut être assimilé à un impôt, ou, plus justement, à une redevance universitaire, à l'image de la redevance audiovisuelle (soit un prix payé pour l'utilisation d'un service public).

Pour délivrer les prêts, vous préconisez de faire appel à la caisse des dépôts et consignations. Pour quelles raisons ?

En France, nous avons la chance d'avoir une grande banque publique qui peut emprunter des capitaux sur le marché international. La Caisse des dépôts et consignations finance le logement social, la transition énergétique ; elle sert de relais dans le financement du Plan Campus. Utilisons-la donc aussi comme intermédiaire entre l'étudiant et l'université.
Cela permettrait aux établissements de disposer tout de suite de l'argent correspondant aux droits d'inscription, sans que les étudiants ne les aient encore déboursés.

Prêt non obligatoire ou impôt universitaire : d'un côté une liberté de choix, de l'autre une certaine égalité de traitement. Quel système vous semble le plus adapté au contexte français ?

Il est vrai qu'il existe entre les deux propositions une véritable différence de philosophie. Dans la tradition française, l'idée d'égalité est très forte. C'est pourquoi l'impôt correspondrait plus au tempérament français. J'appelle les forces politiques à engager un véritable débat sur le sujet, dans le cadre de la prochaine élection présidentielle. Un certain nombre de personnes connaissent mes travaux, les directions comprennent l'intérêt de mes propositions. Mais pour qu'une mesure soit efficace, il faut qu'elle fasse sens pour un spectre politique très large. À mon sens, la redevance universitaire peut réunir des concours plus larges et s'inscrire sur le plus long terme.


Propos recueillis par Céline Authemayou | Publié le

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