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Christophe Pérales (ADBU) : "Il faut replacer les bibliothèques au centre des pratiques pédagogiques"

Propos recueillis par Mathieu Oui
Publié le
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Bibliothèque de l'université Le Havre © C.Stromboni - mai 2011
Bibliothèque de l'université Le Havre © C.Stromboni - mai 2011

Alors que les nouvelles technologies transforment en profondeur la manière d'apprendre, de se documenter et d'enseigner, notamment dans le supérieur, l’ADBU (Association des directeurs et personnels de direction des bibliothèques universitaires) veut faire entendre sa voix. Son président Christophe Pérales, élu en février 2013, revient sur l’importance d’une nouvelle approche pédagogique, et critique un apprentissage du numérique trop centré sur les outils et pas assez sur les usages.

Votre association est intervenue à plusieurs reprises sur la question de l’apport du numérique à l'enseignement supérieur. Sur quoi faut-il concentrer les efforts ?

Christophe Pérales, président de l'ADBUSelon nous, la vraie question est celle de la rénovation pédagogique qui a été d’ailleurs très peu abordée lors des dernières Assises de l’enseignement supérieur. L’association défend ainsi le principe de la pédagogie inversée. A la différence du système français encore très axé autour du cours magistral, en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis, les lectures sont prescrites par l’enseignant avant celui-ci. Inutile de venir en cours sans avoir lu. Ensuite, on peut confronter les points de vues et l’enseignant peut procéder à de la remédiation. La documentation intervient à la fois en amont du cours et en aval, par le soutien à la méthodologie lors des TD. Ce modèle est plébiscité par les étudiants.

En outre, des recherches ont montré que plus l’étudiant lit, plus il réussit. Un collègue de Toulouse a ainsi conduit une enquête pendant six mois à ce sujet en comparant les taux d’emprunt en bibliothèque et les taux de réussite et l’on constate une forte corrélation entre les deux. Il faut replacer les bibliothèques au centre des pratiques pédagogiques. Alors que celles-ci sont de plus en plus fréquentées, nous constatons une lente érosion du nombre d’emprunts. Environ un tiers des usagers vient pour emprunter des documents, un tiers pour travailler sur ses propres documents, et un dernier tiers pour utiliser un ordinateur.

Comment comptez-vous faire évoluer la situation ?

C’est un travail de conviction à mener pour changer les pratiques et les représentations. Il est vrai que les enseignants disposent d’une grande liberté pédagogique, mais les choses évoluent. Avec la mise en place de la LRU, les universités doivent s’engager sur des résultats. Nous allons dans les prochains mois travailler au repérage d’expériences pilotes qui existent déjà mais pas à une grande échelle. Il y a aussi une marge de progression encore sur la notion d’équipes pédagogiques où collaborent enseignants, professionnels de la documentation et des Tice. C’est fondamental.

La mise en place du certificat informatique et internet (C2i) dans les parcours de licence n’a-t-il pas eu des effets positifs ?

Ce certificat n’est pas satisfaisant. Aujourd’hui, seuls 30% des étudiants de sciences le réussissent du premier coup alors qu’ils ne sont pas les moins armés a priori. D’ailleurs, nombre d’universités se détournent peu à peu du certificat qui n’a pas d’effets décisifs notamment en matière d’usages. Son approche reste très techniciste, orientée sur l’outil.

Les professionnels des bibliothèques ont fait un sort depuis longtemps au mythe de la génération Y et des digital natives. Ceux-ci ne semblent pas plus compétents pour utiliser les nouvelles technologies. Certes, ils savent télécharger de la musique, participer à un chat et maîtrisent les jeux vidéos, mais quand il s’agit d’utiliser une feuille de style pour éditer un mémoire ou de redimensionner une image téléchargée sur Internet, ils sont perdus.

De même, souvent les étudiants n’ont aucune stratégie de recherche sur Internet. Face à un résultat de recherche d’un million de documents, lesquels doivent-ils consulter en priorité ? Les premières propositions sont-elles les meilleures ? Diffuser une méthodologie de recherche ex nihilo, coupée d’un apprentissage disciplinaire ne sert à rien. Cela fonctionnera si on la prépare en amont avec l’enseignant. Il s’agit de repérer le bon moment où intervenir au cours d’un enseignement, pour que cet apprentissage méthodologique soit pleinement connecté au contenu disciplinaire et profitable pour l’étudiant.

Il faut que l'apprentissage méthodologique de la recherche documentaire soit pleinement connecté au contenu disciplinaire des enseignements

Pour en revenir à cette maîtrise des usages, ne faut-il pas s’y prendre avant l’entrée dans le supérieur ?

Effectivement. C’est pourquoi nous sommes favorables à l’ADBU à cette réflexion sur l’articulation bac-3/bac+3. Cela nécessite de rapprocher les universités de l’enseignement secondaire. Les nouvelles Espé peuvent aussi constituer un levier. La grande nouveauté de ces écoles réside dans le fait qu’elles sont destinées à former à la fois les enseignants du primaire, du secondaire mais aussi ceux du supérieur. Désormais, ces derniers vont recevoir une formation pédagogique et l’apprentissage de la maîtrise informationnelle dans les Espé est très important. Si les jeunes enseignants sont sensibilisés à ces questions, ce sera beaucoup plus facile de faire évoluer les pratiques. C’est un travail de longue haleine.

L’actualité autour des Mooc est très riche depuis la rentrée 2013, avec notamment la création de la plate-forme nationale dans le cadre de France université numérique. Quelle est votre position en la matière ?

Je ne crois pas trop aux Mooc comme un levier pour rénover la pédagogie. C’est plutôt un outil de diffusion de contenu et un moyen de faire rayonner l’excellence universitaire française.

D’une manière générale, les expériences pédagogiques comme les tableaux blancs ont du mal à décoller car la tendance est à se centrer sur les outils sans avoir une véritable stratégie numérique. On commence par créer un portail ou une plate-forme de Mooc. La réflexion sur les contenus et leur impact en matière de pédagogie n’arrive que maintenant.

Au lieu de partir des usages, on prend les choses à l’envers en confiant la maîtrise des ouvrages à des techniciens et non à des personnes qui réfléchissent sur les contenus. En impliquant davantage les enseignants, les professionnels de la documentation et des Tice, on avancera mieux. Pour l’instant, le système français est encore trop cloisonné et pas assez organisé pour travailler en équipe.


Propos recueillis par Mathieu Oui | Publié le

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Univers-Cité.

La tendance était à l'augmentation des horaires d'ouverture dans les BU mais en effet cela nécessite des moyens (au moins pour payer des tuteurs) ainsi que des locaux adéquats et sécurisés si l'on veut ouvrir tard le soir. En outre, en période de difficultés budgétaires et avec l'arrivée des RCE, lorsqu'il faut décider de la répartition des crédits c'est rarement en faveur d'une augmentation pour les BU. Encore faudrait-il que les BU prouvent qu'elles sont capables de gérer au mieux, ce qu'elles ont. Et il semble bien que les conservateurs de bibliothèques pourraient aussi prendre des cours à l'ENA, en la matière.....

Djamé Seddah.

Le plus gros problème de l'usage des bibliothèques est le simple fait que la plupart des bibliothèques universitaires sont fermées pendant les vacances scolaires (c'est le cas à paris 4). Or celles-ci intervenant avant les examens, on se demande où les étudiants peuvent étudier correctement. Sans même parler de l'amplitude horaire. Quand on pense qu'une forte proportion des étudiants travaillent en dehors des cours, on se met à rêver d'un système où les bibliothèques universitaires seraient ouvertes jusqu'à minuit (comme celle de Beaubourg) et 7/7. Un simple système d'emploi des étudiants (éventuellement exonéré de charge, comme les vacations de tuteurs) permettrait d'assurer une large amplitude. Mais bon, on va nous dire que ça couterait trop cher. Moins que l'échec massif en licence ? pas sûr. Djamé Seddah