Claude Lelièvre (historien de l’éducation) : « Le front commun public/privé montre que le problème est grave mais pas d’ordre idéologique »

Propos recueillis par Isabelle Maradan
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C’est une première dans l’histoire syndicale enseignante. Cinq fédérations des établissements d'enseignement privés sous contrat rejoignent les syndicats du public pour protester le 27 septembre 2011 contre les suppressions de postes. Claude Lelièvre, historien de l’éducation et membre de l’équipe de campagne de la socialiste Martine Aubry, doute qu’il y ait beaucoup de grévistes, le rapport de force s’étant déplacé sur le plan politique, avec la campagne présidentielle.

Les suppressions de postes parviennent à faire défiler les enseignants du public et du  privé sous contrat main dans la main. Une première ?

Que l’ensemble des syndicats du privé et du public soient réunis, je ne me souviens pas que cela se soit déjà produit. Mais il est déjà arrivé que l’un des syndicats du privé rejoigne un appel à la grève lancé par les syndicats du public. Avant les syndicats d’enseignants, ce sont les parents du public et du privé qui ont commencé à se retrouver au moment de la loi d’orientation de Fillon. Alors même qu’on aurait pu penser qu’ils étaient les plus éloignés, la FCPE (Fédération des conseils de parents d’élèves), la PEEP (Fédération des parents d’élèves de l’enseignement public) et l’UNAPEL (Union Nationale des Parents d'Elèves de l'Enseignement Libre) ont alors signé ensemble un texte pour déplorer que cette loi ne soit pas un progrès en ce qui concerne la place des parents à l’école.
En général, les deux systèmes public/privé ont plutôt tendance à s’ignorer.

L’enseignement privé sous contrat est-il aussi touché par les suppressions de postes que le public ?

L’enseignement privé sent les effets des suppressions de postes, mais moins que le public.
Il y a un quota implicite pour les postes entre public et privé sous contrat. La coutume veut qu’il y ait 20% pour le privé et 80% pour le public, ce qui représente en gros la part de chacun des systèmes. Ce quota implicite a été respecté quand il y en a eu 80 000 postes créés, jusqu’en 1996-1997. Mais il ne l’a pas été dans la diminution. La part des postes supprimés dans le privé représente seulement autour de 12-13% et non 20%. Reste que si la répartition est moins défavorable au privé depuis le début de la diminution des postes ces dix dernières années, le front commun public/ privé montre à quel point le problème est grave et n’est pas d’ordre idéologique. Tout le monde est d’accord là-dessus.
Par ailleurs cette année, un peu moins de 20% des postes ouverts au concours de professeurs des écoles concerneront le privé. C’est un précédent.

Quelles sont les autres revendications fortes de ce mouvement de grève ?

Les comparaisons internationales ont fini par faire largement comprendre que le primaire était défavorisé en France par rapport aux autres pays. Dans les années 1990, les postes créés sont allés d’abord dans les lycées et peu dans le primaire. Derrière la question des postes et de la répartition public/privé, il y a la question des priorités et de la répartition primaire/collège, et surtout  primaire/lycée. Les premiers tests PISA, menés en 2000, ont montré que nous avions des résultats très inégalitaires. On s’étonne que l’on soit un pays élitiste, mais l’essentiel des moyens sont donnés aux filières plus sélectives, notamment au lycée général. Parce que les politiques ont peur que les lycéens descendent dans la rue.
C’est comme pour les deux heures d’aide personnalisée. Elles ont été mises en place d’abord au lycée général et technologique. Pourquoi n’ont-elles pas été proposées à tout le monde ? Pourquoi donner plus à ceux qui ont déjà ? Il faut juste faire l’inverse.  

Vous rejoignez les propositions du récent avis sur les inégalités à l’école voté par le CESE (Conseil économique social et environnemental) le 13 septembre dernier…  ?

Complètement, nous sommes sur la même ligne. Le programme du PS élaboré sous la houlette de Bruno Julliard, secrétaire national à l’éducation, met l’accent sur le primaire, l’éducation prioritaire et la formation des enseignants, parce que tout cela est lié. La formation pratique est d’autant plus importante qu’on est avec des élèves jeunes. Et la priorité des priorités doit porter sur les enseignements premiers. C’est un choix fondamental et inverse de ce qui est fait aujourd’hui.

A la veille de la grève du 27 septembre, que pensez-vous qu’il puisse en sortir ?

Je doute qu’il y ait beaucoup de grévistes. On ne se mobilise pas forcément avec la gravité des situations, mais en fonction de ce qu’on va obtenir. Et les enseignants savent que ce qu’ils n’ont pas obtenu jusqu’alors, ils ne vont pas l’avoir là. Mais c’est une mobilisation importante parce qu’elle est un signe à l’ensemble des candidats à la présidentielle et aux élections futures. Avec la présidentielle, le rapport de force s’est déplacé sur le plan politique. Je ne crois pas que beaucoup de Français pensent que des postes pourraient être créés à la rentrée. Mais sans croire au Père Noël, ils sont nombreux à se dire que l’on peut faire autrement que de diminuer les postes régulièrement. Il faut inverser le cours des choses et les priorités.

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