D. Bloch : "Il faut faire de la voie professionnelle une filière complète, clé de son attractivité et de son renouveau"

Etienne Gless
Publié le
Envoyer cet article à un ami
D. Bloch : "Il faut faire de la voie professionnelle une filière complète, clé de son attractivité et de son renouveau"
Pour Daniel Bloch, il faut augmenter le temps passé dans les lycées. // ©  DEEPOL by plainpicture/lyzs
Daniel Bloch est le "père" du bac professionnel, créé en 1985, et de l’objectif de diplômer 80% d’une classe d’âge au bac. Alors que le gouvernement vient de présenter les grandes lignes de sa réforme de l’enseignement professionnel, Daniel Bloch revient pour EducPros sur l'historique mais aussi les enjeux de cette voie.

Quelle a été votre réaction quand le chef de l’État a annoncé qu’il placerait la réforme de l’enseignement professionnel au cœur de ses priorités pour son nouveau quinquennat ?

 // © Photo fournie par le témoin

La situation actuelle me rappelle celle qu’a connue la France en 1984. Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de l’Éducation nationale, était convaincu qu’il fallait réformer profondément l’enseignement professionnel pour permettre à la France de faire face à la concurrence internationale.

Actuellement près de quatre millions d'actifs ont un bac professionnel.

C’est ainsi qu'a été créé le baccalauréat professionnel et que l’objectif "80% d'une génération au niveau du baccalauréat" a été fixé pour l'année 2000. L'objectif a été largement dépassé et actuellement près de quatre millions d'actifs ont un bac professionnel.

Quel est votre sentiment sur les premières annonces concernant la réforme de l’enseignement professionnel ?

Je ne suis pas surpris mais profondément déçu, tant la principale mesure proposée – l'augmentation du volume de stages dans la voie professionnelle – ne me semble pas aux dimensions des enjeux.

Je suis favorable à la hausse du nombre de semaines passées en milieu professionnel, mais il faut augmenter le temps passé au sein du lycée professionnel lui-même.

La future réforme de la voie professionnelle inquiète les syndicats

L’enseignement professionnel en lycée connaît des difficultés depuis le début des années 2000. Quelle est selon vous leur origine ?

La principale difficulté résulte de la baisse du niveau des collégiens qui intègrent le lycée professionnel après la troisième. Les "moins bons élèves", qui étaient au-dessus du niveau moyen des pays de l’OCDE avant 2000, se retrouvent en dessous aujourd'hui.

Or, l’enseignement professionnel accueille la majorité d’entre eux. Il réussit cependant à donner une seconde chance à la plupart des élèves noyés au collège.

La préparation du bac pro a été réduite de quatre à trois ans depuis 2009. Quelles en sont les conséquences pour vous ?

La réduction n’était souhaitée ni par les enseignants, ni par le monde de l’économie, mais imposée par Bercy dans le cadre de la réduction des effectifs de la fonction publique. Elle a conduit à une détérioration de la "valeur marchande" de ce diplôme, particulièrement pour les bacheliers du tertiaire. Et ce, même si les taux de réussite à l’examen se sont "améliorés".

Selon moi, cette évolution a été un échec pédagogique, mais elle reste considérée comme une réussite : nous avons 100.000 lycéens professionnels de moins qu’en 2000 mais comptons 100.000 bacheliers professionnels en plus !

S. Stourdzé (Villa Médicis) : "Les filières professionnelles sont des formations d’excellence dont on peut être fier"

Cette baisse de la valeur du bac pro explique-t-elle la volonté des jeunes bacheliers de poursuivre leurs études en BTS ?

Oui. Elle conduit naturellement ses titulaires à trouver une issue dans un prolongement de leur scolarité, essentiellement en BTS, plus rarement en BUT, leurs chances de réussite en licence étant extrêmement faibles.

Le taux d’échec au BTS touche la moitié des bacheliers pro.

Mais, même en poursuite d'études, le taux d’échec au BTS touche la moitié des bacheliers pro. Même si, là encore, le taux de réussite au BTS n’a fait que "s’améliorer".

Des concertations pour une réforme de l'enseignement professionnel vont s’engager à l’automne. Que proposez-vous pour remodeler cette voie ?

Il faut d'abord dresser un état des lieux partagé puis situer l’avenir de l’enseignement professionnel dans le cadre d’un projet de société. C’est ensuite que les diplômes professionnels existants pourront être revus en profondeur, en incluant un volet culture générale.

Il faut situer l’avenir de l’enseignement professionnel dans le cadre d’un projet de société.

L’orientation professionnelle au collège devrait au passage éviter de se concentrer sur la seule connaissance des métiers pour s’ouvrir sur ceux qui les exercent.

L’enseignement professionnel toujours dévalorisé en France, selon l’OCDE

S’agissant du CAP, quelles sont vos propositions pour lui redonner son lustre ?

En formation initiale, le CAP s’adresse pour l’essentiel à des élèves dont, pour diverses raisons, les probabilités d’accès au baccalauréat professionnel sont réduites.

Je propose de porter la durée de préparation du CAP de deux à trois ans, en rehaussant le niveau de compétences à vérifier à l’examen.

Je propose de porter la durée de préparation du CAP de deux à trois ans, en rehaussant le niveau de compétences à vérifier à l’examen. Cette année supplémentaire pourrait être consacrée pour moitié à la formation générale et pour l’autre à des périodes de formation en milieu professionnel. Ces dernières doubleraient en atteignant environ 30 semaines, soit presque une année scolaire.

Quelle forme pourrait prendre, de son côté, le bac professionnel rénové ?

Il ne s’agit pas de revenir au baccalauréat professionnel tel qu’il existait avant 2009. La durée des périodes de formation en entreprise doit être prolongée d’un semestre. Mais il faut aussi y ajouter un semestre de formation générale pour mettre à niveau les élèves à la sortie du collège. Les professeurs de lycée professionnel sont particulièrement bien armés pour prendre en charge les élèves les plus en difficultés.

Il faut aussi ouvrir plus largement le baccalauréat professionnel à la culture, en mettant notamment en avant les activités artistiques et culturelles. Mais aussi, pourquoi pas, à la philosophie, dont les élèves de lycée professionnel ne sont aujourd’hui pas encore jugés dignes.

Vous proposez aussi de créer un nouveau diplôme – le bachelor professionnel – qui aurait vocation à se substituer au BTS. Qu'est-ce que cela changerait ?

Les programmes des BTS sont essentiellement adaptés au profil des bacheliers technologiques. Or, il est demandé aux bacheliers professionnels entrant en STS de se transformer en bacheliers technologiques, l’espace de l’été. D’où des taux d’échec inacceptables.

Je propose qu’au cours des cinq prochaines années, soient développées expérimentalement, en lycée professionnel, des formations du type "bachelors" adaptées aux profils des bacheliers professionnels. Elles seraient préparées sur trois ans dont l’une correspondrait à des périodes de formation en milieu professionnel.

Il faut ajouter un semestre de formation générale au lycée pro pour mettre à niveau les élèves à la sortie du collège.

Ces formations se substitueraient progressivement à celles conduisant au BTS. Avec, à la sortie, pour les meilleurs bachelors professionnels, des routes les conduisant jusqu’au niveau d’un master. Il s’agit bien de faire de la voie professionnelle une filière complète. C’est aussi une clé de son attractivité et de son renouveau.

Double tutelle ministérielle : les conséquences pour le SNU et la formation professionnelle

Considérez-vous la création d'un ministère spécifique à l'enseignement professionnel comme une bonne chose ?

Selon moi, jusqu'à ce jour, la gouvernance de l'enseignement professionnel a failli. Elle a conduit à une baisse des compétences et à une déconnexion entre les formations professionnelles secondaires et supérieures.

Ce ministère pourrait permettre de retrouver la planification éducative et une vision réellement systémique. Il a été judicieusement placé à la fois sous la tutelle du ministre du Travail et celle de l’Education nationale.

Il peut réussir sous condition de diversifier les profils de sa haute administration et de ses corps d’inspection. Une fenêtre que la récente réforme de la haute fonction publique devrait permettre d’ouvrir. Mais ce ministère est né avec un lourd handicap : l’enseignement supérieur en est absent.


Etienne Gless | Publié le