Denis Cristol : « La plupart des écoles ont une organisation disciplinaire et sont désarmées dans l’apprentissage des “soft skills” »

Propos recueillis par Fabienne Guimont
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Comment apprend-on le métier de manager ? Docteur en sciences de l’éducation et directeur de la formation continue d’Advancia-Negocia, Denis Cristol revient sur l’importance des apprentissages informels, à l’occasion de la parution de son livre La Fabrique des managers (L'Harmattan). Il estime aussi que les écoles de management leur réservent une part insuffisante dans leurs programmes.


Que recouvrent les apprentissages informels ?

On sait depuis les années 1970 que 70 % de nos connaissances sont des apprentissages informels. Les apprentissages formels [comme les études, NDLR], en comparaison, ne représentent qu’une toute petite partie de l’iceberg. Les apprentissages informels sont de trois ordres. Les apprentissages du bain éducatif familial, de l’environnement d’une personne, qui ne sont ni intentionnels, ni planifiés. Ensuite, les apprentissages tacites, intentionnels mais non planifiés : il s’agit par exemple d’un étudiant qui lit des revues sur le marketing, va à des réunions sur le sujet parce qu’il veut faire plus tard du marketing. Les apprentissages autodirigés, enfin, incluent les apprentissages intentionnels et planifiés qui s’apparentent par exemple à la démarche autodidacte d’un étudiant en marketing qui s’inscrit à des associations professionnelles, s’abonne à des revues spécialisées ou fréquente des salons.

Comment sont-ils valorisés dans un parcours professionnel ?
Pour un employeur, entre un diplômé d’HEC et une personne avec quinze ans d’expérience professionnelle en marketing, le premier sera privilégié. En France particulièrement, le diplôme fonctionne comme un réducteur d’incertitude et cette hiérarchie est déterminante.

Même s’ils ne sont pas valorisés, ces apprentissages informels ont une très forte influence sur nos comportements… Or, les écoles n’en n’ont pas forcément toutes conscience…
Imaginez que des profs enseignent le développement durable dans une école, mais que celle-ci n’ait pas de système de traitement des déchets. Que croit l’étudiant ? Ce qu’il voit et non ce qu’on lui enseigne. De même, si les profs expliquent la RSE (responsabilité sociale des entreprises), l’éthique, mais que dans le même temps ils laissent tomber leur étudiant du jour au lendemain pour un congrès à New York, que va croire l’étudiant : le message théorique ou le comportement du prof ? L’exemplarité et la modélisation sont des ressorts très importants de l’apprentissage. De même, toutes les écoles affichent l’importance du travail en équipe mais sont fondées sur la compétition et la concurrence entre élèves. Ce curriculum caché distille des valeurs particulières et cette éducation silencieuse produit des effets très puissants car on apprend plus de son expérience. Or, ce sont plus les écoles que leurs programmes qui portent les valeurs dominantes transmises aux élèves. Même si on enseigne la RSE, le développement durable, les diplômés seront davantage structurés par le message de l’école « il faut être le meilleur » que par son enseignement.

Quelle place les écoles de management font-elles aux apprentissages informels ?
Certaines modalités pédagogiques comme les mises en situation, les séjours de découverte à l’étranger, etc. profitent des apprentissages informels suscités. Certaines écoles en sont conscientes et utilisent ces référentiels d’expériences dans les savoirs. En revanche, l’application de certaines normes comme celles des accréditations (AACSB…) les oblige par exemple à changer leur corps académique en faisant plus de place aux chercheurs transmettant des savoirs théoriques qu’aux professionnels. Par ailleurs, la plupart des écoles ont une organisation disciplinaire (marketing, finance…) et sont désarmées dans l’apprentissage des soft skills, sorte d’intelligence des situations. Or, ces compétences sont particulièrement importantes dans les métiers de la vente, du commerce et dans toutes les dimensions managériales où les interactions avec autrui sont très importantes. Seule la Team Academy a cassé cette organisation disciplinaire pour répondre aux problématiques des entreprises où l’on doit faire appel tout à la fois à des compétences RH, marketing, finance… L’Open University permet aussi à ses apprenants de construire leur environnement d’apprentissage en choisissant leurs cours et leur groupe de pairs. En face, il faut des enseignants qui se positionnent, non pas en fonction de leurs titres universitaires, mais en intégrant très largement les situations.

De quels enseignants a-t-on besoin pour valoriser ces apprentissages informels ?
Le rôle des enseignants doit passer d’une logique maître-savoir-élèves à celle de coach-autodidactes car les étudiants trouvent beaucoup d’informations sur Internet. Ce comportement d’aller papillonner sur Internet fait partie des apprentissages informels. Les professeurs vont désormais devoir se légitimer par leur capacité à apprendre aux étudiants à crédibiliser leurs sources d’information, les faire réfléchir sur leur expérience. Les dimensions émotionnelle, identitaire, les motivations à mettre en avant seront plus importantes que la dimension cognitive. Un cours de comptabilité qui n’excite guère les élèves pourra se transformer en leur demandant de créer une entreprise en trois mois. Les élèves devront aller chercher toutes les informations dont ils ont besoin et on mise alors sur leur potentiel d’apprenant. Les équipes pédagogiques devront être composées de pédagogues, de coaches, de purs académiques et de professionnels. Au final, cela transformera aussi les profils des futurs recrutés au profit de ceux qui auront une autonomie plus importante, qui n’auront pas été cocoonés : ce ne sera pas forcément les élèves des classes prépas… À l’inverse, et paradoxalement, les étudiants des universités ont l’habitude d’affronter une institution souvent pas très organisée et cela a une vertu apprenante. Ils sont souvent plus autonomes.

Voir le dossier « Le gisement des savoirs informels » de la revue span style="font-style: italic;">Débat formation (n° 10, juin 2011, pp.7-15).


Propos recueillis par Fabienne Guimont | Publié le