E. Bennetot-Pruvot (EUA) : "L’autonomie est un système qui permet aux universités de se développer au service de la société"

Mario Lawson
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E. Bennetot-Pruvot (EUA) : "L’autonomie est un système qui permet aux universités de se développer au service de la société"
// ©  MARC MEINAU/Adobe Stock
Les 28 et 29 avril, l’EUA (Association européenne de l’université) tient sa conférence annuelle à Budapest autour de la question des valeurs universitaires. Parmi les sujets abordés : la liberté d’enseigner, l’accueil des étudiants réfugiés ukrainiens mais aussi les premières observations de l’association sur l’autonomie des universités en 2022. En marge de cet évènement, Enora Bennetot-Pruvot, directrice adjointe de la gouvernance, financement et développement des politiques publiques de l’EUA, fait un état des lieux de ce concept à l’échelle européenne.

Quelle est la vision actuelle de l’EUA quant à l’autonomie des universités en Europe ?

Enora Bennetot-Pruvot, directrice adjointe de la gouvernance, financement et développement des politiques publiques de l’EUA // © Photo fournie par le témoin

Pour l’association, l’autonomie n’est pas l’absence de règles, mais un système qui permet aux universités de se développer pour mener à bien leurs missions (formation, recherche, innovation, culture) au service de la société. Une université doit établir un profil stratégique, qui se reflète dans l’offre académique. Il faut une gestion financière appropriée, une stratégie en termes de ressources humaines (par exemple, avoir les outils pour gérer la masse salariale) et une réflexion sur le modèle de gouvernance entre différents organes (conseil d’administration, conseil académique).

Et par autonomie, quel regard porte l’EUA sur des éléments spécifiques comme les activités de recherche, ou encore le statut des universités européennes, destinés à renforcer l’espace éducatif sur le continent ?

Pour la recherche, plusieurs modèles de financement existent en Europe. Les financements compétitifs (thématiques, par appels) sont fréquents, parfois la source principale de fonds dédiés à la recherche. Ce que recommande l’EUA, c’est un financement stable, qui renforce les capacités et la résilience des établissements. C’est le sens de notre rapport publié fin mars, "Allocating core public funding to universities in Europe : state of play & principles".

Quant aux universités européennes, de nombreuses questions se posent sur l’accord de procédures et de règles parfois différentes. En Belgique, elles sont très strictes quant à la langue de formation (néerlandais en Flandres, français en Fédération Wallonie-Bruxelles), pour des raisons historiques. De ce fait, ces universités ont des possibilités très limitées de proposer des licences en anglais.

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Y a-t-il des différences entre les pays européens du point de vue de l’autonomie et comment cela se traduit-il concrètement dans les universités ?

Des pays accordent à leurs universités une liberté forte dans certaines dimensions. La Suède se démarque par une autonomie importante dans les ressources humaines. En Angleterre, le cadre réglementaire peut être considéré comme "léger". Les universités décident par elles-mêmes du nombre d’étudiants ou encore des frais d’inscription en master. En revanche, elles sont fortement contraintes par un modèle de financement orienté.

Certains développements peuvent poser problème quant à notre tableau de bord, c'est le cas notamment de la Turquie. Les dirigeants d’universités publiques y sont maintenant sélectionnés sans implication de l’établissement, alors que partout ailleurs en Europe, ils sont d’abord élus ou recrutés par l’université elle-même. Ce qui paraissait acquis peut donc être remis en cause.

Si en France, le concept d’autonomie est très défendu au sein des universités, sa mise en pratique peut être mise à mal par des réformes, comme celle des études de santé qui donne le sentiment aux étudiants de ne pas tous être logés à la même enseigne. Un cas isolé ?

Il existe des formations réglementées partout, par exemple autour de la santé ou du notariat. En général, en Europe continentale, on dépend beaucoup du besoin de la garantie de l’Etat, pour reconnaître les formations. L’Angleterre propose un modèle différent basé sur l'étudiant, qui prend en compte la satisfaction vis-à-vis de l’établissement, l’insertion sur le marché du travail. Au fond, tout repose sur la confiance et la maturité des établissements, d’où un dialogue entre les acteurs de l’université (dirigeants, doyens, responsables de formation).

La vision que l’EUA défend est celle d’universités européennes jouissant d’un haut niveau d’autonomie, et ayant la capacité de faire des choix stratégiques

Quels sont les freins qui pourraient aujourd’hui compromettre l’avancée des universités sur leur autonomie ?

Il y a un mille-feuille de mécanismes qui peut menacer l’autonomie des universités, notamment depuis la crise économique de 2008–2009. Tel que le micro-management de l’Etat dans les universités, qui implique la manière dont les financements sont gérés. Mais aussi des signaux isolés et révélateurs d’approches plus systématiques des gouvernements. Comme la suppression des études de genre de la liste des formations accréditées en Hongrie en 2018. Ou en France, l’année dernière, avec l’annonce d’une enquête sur l’ensemble des courants de recherche, à propos de "l’islamo-gauchisme" à l’université.

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Quelles sont les stratégies déjà mises en place par l’EUA, pour renforcer l’autonomie des universités au niveau européen ?

La vision que l’EUA défend est celle d’universités européennes jouissant d’un haut niveau d’autonomie, et ayant la capacité de faire des choix stratégiques en matière d’organisation, de finances, de personnel et d’enseignement. La communauté universitaire, y compris tous les types d’apprenants et de personnel, participe à la construction de l’avenir de l’université avec la direction de l’établissement. La gouvernance interne de l’université garantit une représentation adéquate de tous les groupes au sein de la communauté universitaire, tout en assurant des processus décisionnels efficaces.

Dans cette optique, notre travail consiste à promouvoir un dialogue structuré, basé sur une analyse aussi objective que possible des cadres réglementaires, et de continuer à attirer l’attention et alerter sur ces questions, afin de maintenir un certain niveau de vigilance parmi les acteurs de l’enseignement supérieur. Notre valeur ajoutée réside dans les données comparatives, utilisables par nos membres, qui sont les universités et les associations nationales telles que France Universités. Nous souhaitons leur fournir des outils de comparaison basés sur des données objectives, et nourrir leur dialogue stratégique avec les pouvoirs publics. Nous intervenons aussi dans des processus de réforme au niveau national en tant que tiers.

Dans le contexte politique international tendu d’aujourd’hui, promouvoir l’autonomie des universités en tant que principe fondamental est non seulement pertinent, mais un devoir.

Nous voulons donner une grille de lecture, proposer des indicateurs autour de cette notion complexe qu’est l’autonomie. Concernant la relation entre les autorités publiques et les universités, la logique est toujours de dire : dans quelle mesure l’intervention des pouvoirs publics se justifie-t-elle ? Sur quels sujets est-il souhaitable que l’université puisse décider seule ?

Il est clair que les tentatives de limiter ou de saper l’autonomie des universités prennent de nombreuses formes. Certaines sont plus évidentes que d’autres, et certaines attirent davantage l’attention tandis que d’autres passent inaperçues. Le tableau de bord vise à fournir une vision équilibrée d’un dialogue indispensable, ainsi qu’un outil permettant aux universités et aux pouvoirs publics d’aborder cette question cruciale d’une autre façon.

Dans le contexte politique international tendu d’aujourd’hui, promouvoir l’autonomie des universités en tant que principe fondamental est non seulement pertinent, mais un devoir.


Mario Lawson | Publié le