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Jean-Hervé Lorenzi : "Il existe une nouvelle classe de jeunes, victime d'une hypersélectivité à l’école et sur le marché du travail"

Danièle Licata
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Lycéens et étudiants - manifestation contre la loi Travail du 5 avril 2016
Pour Jean-Hervé Lorenzi, les jeunes seraient les grands gagnants d'une refonte audacieuse du contrat de travail, à condition qu'elle s'accompagne d'une réforme du marché locatif // Manifestation du 5 avril 2016. // ©  Camille Stromboni
Si une partie de la jeunesse manifeste une nouvelle fois son opposition à la loi Travail, le 28 avril 2016, l'urgence dépasse la question de l'emploi, souligne Jean-Hervé Lorenzi. L'économiste, qui a publié "France, le désarroi d’une jeunesse", prône un contrat de travail unique à droits progressifs intégrant une aide au logement.

Jean-Hervé LORENZIUne partie de la jeunesse fait entendre son inquiétude face à la réforme du travail du projet de loi El Khomri. Quel regard portez-vous sur cette génération ?

La jeunesse est devenue la génération la plus vulnérable face aux nouveaux risques de nos sociétés modernes. Depuis la crise de 2008, les jeunes sont les premières victimes du chômage et entrent d’emblée dans la précarité qui caractérise les nouveaux emplois. Pire encore, 17% de cette génération vit en dehors de tout système, sans diplôme et sans emploi.

C'est donc bien une génération "sacrifiée" ?

D'une certaine manière oui, car leur destin est de plus en plus scellé par leur héritage social et culturel, et par les institutions de la société française, qui marginalisent depuis plus de trois décennies plus d’un jeune sur six. Si tous les jeunes diplômés connaissent une phase de transition plus ou moins longue avant de décrocher un emploi stable, pour les non-diplômés, cette période se transforme en trappe à chômage et à pauvreté.

Ce qui m'inquiète sérieusement, c'est le troisième visage qu'a pris la jeunesse. Entre les élites qui ont suivi une bonne formation et acquis les clés pour comprendre l’évolution du monde, et les 150.000 jeunes qui sortent tous les ans du système scolaire sans formation, il s’est érigé une nouvelle classe de jeunes, victime d'une double hypersélectivité : à l’école et sur le marché du travail. Elle se retrouve victime de ce que l’économiste Jean-Paul Fitoussi nomme l’effet "file d’attente" dans un système avec du chômage de masse. Le risque étant que l’élitisme du système scolaire français finisse par véritablement laisser sur le carreau ces enfants des classes moyennes.

Et si le diplôme ne paie plus vraiment, si le monde du travail ne s’ouvre plus que pour les seuls héritiers, alors c’est le contrat social lui-même qui est remis en cause.

Pour favoriser une meilleure intégration sur le marché de l'emploi, il faut commencer par réformer... le marché locatif !

Comment surmonter cette crise ?

Pour favoriser une meilleure intégration sur le marché de l'emploi, il faut commencer par réformer... le marché locatif ! Car aujourd’hui les jeunes, condamnés en grande partie à des emplois précaires, ont énormément de mal à décrocher un logement.  Seul le CDI convainc le bailleur.

C'est un cercle vicieux qu’il faudra bien rompre. La réglementation du marché locatif protège le locataire contre les abus du propriétaire. En contrepartie, le propriétaire exige des garanties solides, notamment un contrat de travail rémunérateur et stable, donc un CDI. Cet ordre des priorités doit s’inverser.

Toute réforme du contrat de travail n’aura sinon guère d’effet sur l’émancipation des jeunes. Une réforme du marché locatif est indispensable pour permettre aux jeunes d'accepter des emplois moins protégés.

En Italie, le 
"Jobs Act" instauré en 2015 est un contrat de travail unique à droits progressifs, accompagné d’une procédure simplifiée de licenciement.

Et qu’en est-il du contrat de travail ?

Une chose est sûre, les jeunes seraient les grands gagnants d’une réforme audacieuse du contrat de travail. N’oublions pas que la crise économique, dans les pays européens, a eu en moyenne un impact trois fois plus fort sur les jeunes que sur les actifs adultes.

Le contrat de travail doit être pensé dans l’objectif de ne pas perdre en souplesse ce qu’il gagnerait en sécurité. Il me paraît nécessaire de mettre en place un contrat unique, comme vient de le faire l’Italie. Le 
"Jobs Act" instauré en 2015 est un contrat de travail unique à droits progressifs, accompagné d’une procédure simplifiée de licenciement.

Mais attention, je le répète, cette libéralisation du marché du travail ne pourra aboutir en France sans une réforme du marché locatif. Et le contrat de travail lui-même doit intégrer la question du logement, en prévoyant une allocation conséquente, quand celle-ci est rendue nécessaire par une mobilité professionnelle. Par exemple 400 euros par mois en région parisienne. Cette garantie logement serait la véritable sécurisation du contrat de travail. Ce qui permettrait au million de jeunes chômeurs de moins de 30 ans de s’insérer sereinement sur le marché du travail.


Danièle Licata | Publié le

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Thomas.

Constat juste, mais analyse erronée. Oui, beaucoup de jeunes sont sans diplômes et sans emploi, mais c'est d'abord la faute du système éducatif qui préfère envoyer des bataillons de quasi-analphabètes à la fac, plutôt que de les orienter vers les cursus professionnels qui recrutent. Résultat : des chômeurs à bac+5, et des artisans, PME et agriculteurs contraints d'embaucher des étrangers par manque de main d’œuvre qualifiée en France. Beau gâchis, qui n'a pas grand chose à voir avec le marché locatif !!

François.

Il n'y a aucune sélectivité pour le plus grand nombre des étudiants français (dans les universités) de bac +1 à bac +5.