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Les trois facettes des jobs étudiants par Vanessa Pinto (CNRS, EHESS)

Propos recueillis par Emmanuel Vaillant
Publié le
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Les trois facettes des jobs étudiants par Vanessa Pinto (CNRS, EHESS)

Des « jobs d’été » aux « petits boulots » en cours d’année, les trois quarts des étudiants déclarent exercer une activité salariée pendant leurs études. Utilisé avec modération – moins de seize heures hebdomadaires, selon l’INSEE –, l’emploi étudiant est supposé favoriser « l’autonomie » et assurer « une expérience professionnelle à faire valoir dans son cursus ». Pas si simple, estime Vanessa Pinto, chercheuse associée au Centre européen de sociologie et de sciences politiques (CNRS, EHESS) et auteur d’une thèse de sociologie (« L’emploi étudiant. Apprentissages du salariat ») qui a reçu le premier prix du XIXe concours de l’Observatoire de la vie étudiante (OVE) . Explications.

Quels sont, d’après votre thèse, les effets de l’emploi étudiant sur un cursus d’études ?
Tout dépend à la fois de la manière dont chacun se projette dans l’avenir et de l’articulation entre l’emploi étudiant occupé et les études suivies. Ces deux dimensions se révèlent très importantes pour comprendre les différentes trajectoires. Par exemple, j’ai pu observer que trois étudiantes qui occupaient le même emploi de téléactrice en centre d’appels en faisaient un usage très différent. L’une considérait ce « job » comme un emploi ponctuel qui lui assure de l’argent de poche. L’autre y voyait en plus une expérience professionnelle à faire valoir plus tard. Pour la troisième, cet emploi provisoire est devenu progressivement un emploi à durée indéterminée.

Comment expliquez-vous ses différentes logiques ?
À travers les enquêtes statistiques de l’OVE et des entretiens réalisés avec des étudiants, j’ai pu repérer en fait trois logiques, ou trois pôles. Le premier pôle, que j’ai qualifié de « provisoire », regroupe des étudiants dont l’activité rémunérée est assez éloignée des études suivies, mais qui est exercée de façon relativement détachée et occasionnelle. C’est le cas, par exemple, des étudiants qui vont faire de la distribution de prospectus quelques heures par semaine. Ce sont aussi tous les jobs étudiants pendant l’été qui ne portent pas à conséquences sur les études. Le deuxième pôle, dit de l’« anticipation », correspond à des profils d’étudiants pour qui l’emploi exercé est cohérent avec la filière suivie et les prépare à leur futur métier. Ce sont, par exemple, les jobs auprès d’enfants (animateur de colonies de vacances, en centres aérés…) pour des étudiants qui se destinent à des métiers de l’enseignement ou de l’animation. Enfin, le troisième pôle, dit de l’« éternisation », réunit des étudiants pour lesquels l’emploi occupé provisoirement devient durable au point de prendre progressivement la place des études. Ces situations d’enlisement dans l’emploi étudiant sont particulièrement problématiques.

Mais n’est-ce pas avant tout le temps passé dans un emploi étudiant qui amène à ce risque d’« enlisement » ?
Les étudiants qui travaillent régulièrement et au-delà d’un mi-temps sont évidemment plus exposés que ceux qui font du baby-sitting. Mais le plus important est leur rapport au temps au sens de leur capacité à se projeter dans un futur professionnel, en fonction de leurs chances objectives de réussite et de leurs espérances subjectives. Au départ, ces étudiants qui s’éternisent ont pris un emploi provisoire pour financer leurs études. C’est au fur à mesure des difficultés rencontrées dans leurs études qu’ils vont avoir tendance à se prendre au jeu de l’emploi étudiant. Certains y prennent même goût et y trouvent à court terme une valorisation qu’ils n’ont pas dans leurs études. Mais à plus long terme ils ressentent cela comme un piège.

Quels sont, selon vous, les étudiants les plus exposés ?
Il s’agit le plus souvent des étudiants les moins intégrés à l’université et/ou qui sont dans des filières les moins encadrées comme les lettres ou les sciences humaines et pour lesquelles les débouchés sont aujourd’hui remis en cause. Ce sont aussi plus souvent des étudiants issus de milieux populaires, souvent d’origine immigrée, ayant des parcours scolaires en demi-teinte. Ils trouvent dans ces jobs ce qu’ils n’ont pas à l’université : une place, un rôle social… Cela montre la nécessité d’améliorer les conditions d’encadrement et d’intégration de ces étudiants à l’université.


Propos recueillis par Emmanuel Vaillant | Publié le

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