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Xavier Vandendriessche : "L'État va sanctionner les universités qui font des efforts"

Camille Stromboni
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Université Lille 2
Université Lille 2 // ©  Université Lille 2

Nouvelle réunion du Cneser (Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche) le 17 mars 2015, avec toujours un grand absent : le budget des universités. Les établissements restent dans l’incertitude. Comme une dizaine de facs, celle de Xavier Vandendriessche devrait être visée par le prélèvement de 100 millions d’euros que prévoit d’effectuer l’État sur les fonds de roulement. Le président de Lille 2 dénonce un encouragement à la mauvaise gestion.

Xavier VandendriesscheVous disposez d’un fonds de roulement de 43 millions d’euros, équivalent à 105 jours. Comment Lille 2 a-t-elle mis une telle réserve de côté ?

Comment constitue-t-on un fonds de roulement ? En dépensant un peu moins que ce que l’on encaisse. C’est-à-dire en mettant de côté. Et ce n’est pas grâce à la dotation de l’État, qui ne fait que baisser. C’est en générant des ressources propres, avec des contrats de recherche, de la formation continue, de la consultance, la location de bâtiments, etc. Et surtout en gérant au plus serré.

Cela fait des années que nous comprimons les dépenses, notamment la masse salariale, en mettant des emplois "au frigo", c’est-à-dire en ne renouvelant pas des postes. Quand je suis arrivé, j’ai baissé les coûts de fonctionnement de 10%, puis d’environ 5% par an.

Est-ce le rôle d’une université d’économiser ?

L’argent d’une université n’est absolument pas fait pour être économisé. Mais, quand l’État ne donne plus un sou pour investir et s’occuper du patrimoine, la question est différente, surtout si l’on ne veut pas finir dans la situation de devoir supplier le ministère pour avoir une rallonge.

À Lille 2, nous n’avons jamais eu besoin de rallonge ! Mais en plus l'État va venir piquer dans notre fonds de roulement, c’est très désagréable, et c’est un euphémisme. C’est tout le contraire de ce qu’il faut faire en gestion publique : on va sanctionner ceux qui ont fait des efforts pour gérer au mieux, et récompenser ceux qui ont pu être 'cigales'. Oui, nous, nous sommes fourmis !

J’ai déjà entendu des réactions très vives dans l’établissement. On me dit que, maintenant, ça suffit, que le modèle qu’on respectait jusqu’ici n’est pas le bon et qu’il vaut mieux dépenser tout notre budget, et plus encore.

En cette période de difficultés budgétaires, ne vaut-il pas mieux utiliser cet argent "dormant" ?

Il n’y a pas un euro de disponible dans ces 43 millions ! Nous avons voté un plan pluriannuel d’investissement de 90 millions d’euros. Cet argent n’est absolument pas "non mobilisé" ou "dormant" comme certains voudraient le croire.

J’ai notamment un IUT à Roubaix qui s’effondre. Quand je me tourne vers l’État, il me répond qu’il ne va pas pouvoir le financer, notamment avec le CPER [contrat de projet État-Région]. Il me faut donc 25 millions d’euros ! Nous avons des investissements lourds en maintenance et en gros entretien, un complexe sportif à refaire, etc.

D’ailleurs, il n’est pas "dormant" pour tout le monde, puisque c’est l’État qui place nos fonds et récupère les intérêts.

Comment peut-on dire que je suis surdoté ? J’ai le plus important sous-effectif de France !

Avoir un fonds de roulement conséquent n’est-il pas aussi le signe d’une surdotation relative par rapport aux autres universités ?

Raisonnons sur des bases rationnelles. Il existe le système "Sympa" [outil ministériel qui répartit les moyens entre universités], qui calcule la dotation théorique à laquelle devrait avoir droit chaque université, en fonction de divers critères – les effectifs étudiants, les mètres carrés, etc. Pour Lille 2, quand on fait la différence entre cette dotation théorique et la dotation réelle que nous recevons, c’est 8 millions d’euros qui manquent [voir tableau 2013] ! Comment peut-on dire que je suis surdoté ? Et, en termes de postes, j’ai le plus important sous-effectif de France !

Seulement notre philosophie a toujours été de finir à l’équilibre, ou légèrement en excédent. Cela fait quarante ans que nous sommes très prudents.

Avez-vous eu des précisions du ministère sur le mécanisme qui va être mis en place pour effectuer ces économies ?

Pour l’instant, je n’ai reçu aucune notification. Le ministère ne nous tient au courant de rien, tout ce que l’on sait, c’est par la presse. Mais l’État va devoir employer une mécanique un peu sauvage, car il ne peut pas prélever directement dans un fonds de roulement. Il peut en revanche couper notre dotation de 10 millions d’euros, par exemple. Ce qui m’obligerait à voter un budget modificatif en cours d’année, que je ne pourrais bien sûr pas exécuter ensuite.

Je finirais donc l’année en déficit, je serais donc obligé de piocher dans mon fonds de roulement.  Et cela s’appelle une escroquerie ! Il est hors de question que je vote ce budget rectificatif insincère. Je laisserai au recteur le soin de voter mon budget lui-même.

Au-delà d’une question de justice, ne serait-ce pas une forme de solidarité entre  les universités, qui sont actuellement dans des situations plus ou moins difficiles ?

Alors allons jusqu’au bout ! Si on prélève en fonction de nos fonds de roulement, il faut qu’on me donne les postes qui me manquent, en les prenant aux universités qui en ont trop, non ? Je veux bien qu’on me prenne ces quelques millions d’euros et qu’on me donne les postes.

Et surtout, cette ponction ne va marcher qu’une fois, que va-t-on faire l’an prochain ? On vend nos bâtiments ?

Anne Fraïsse : "Piocher dans les fonds de roulement, c'est encore le moyen le moins injuste"
Anne Fraisse (Montpellier 3), candidate à la présidence de la CPU en 2014, aux côtés de Danielle Tartakowsky (Paris 8) et Rachid El Guerjouma (Le Mans)."L’importance d’un fonds de roulement dénote l’inégalité de répartition des moyens entre universités, estime de son côté la présidente de l’université Montpellier 3, Anne Fraïsse. Si une partie des établissements ont la possibilité d’avoir d’importants fonds de roulement, c’est parce qu’ils ont plus de moyens de l’État. Car on sait que, si certaines universités développent leurs ressources propres, cela reste minime dans un budget par rapport aux dotations d’État. Donc le fonds de roulement n’est pas forcément lié à une bonne gestion de l’université. Sinon, cela signifierait que toutes les autres facs ont une mauvaise gestion ? Nous avons prouvé que nos difficultés s’expliquent par bien d’autres raisons."

Et si Anne Fraïsse juge cette nouvelle coupe sur les budgets des universités "scandaleuse", cette manière de la répartir est pour elle la moins pire des solutions. "Si l’État récupère ces 100 millions d'euros, mieux vaut le faire en rééquilibrant quelque peu la situation entre universités, ce que personne n’ose faire depuis le départ. C’est encore le moyen le moins injuste, car prendre à égalité dans toutes les universités, ça, ce serait une véritable injustice."
Aller plus loin
- La biographie EducPros de Xavier Vandendriessche
- La biographie EducPros d'Anne Fraïsse

Camille Stromboni | Publié le

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FGS.

La personnalisation de ce président de Lille 2 est surprenante: "on ME donne les postes", "J'ai un IUT...", "JE finirai donc l'année en déficit...". L'université de lui appartient pas.

Gnanou.

Sans être ni au gouvernement, ni dans un ministère, mais familier des mécanismes budgétaires publics et privés d'établissements d'enseignement supérieur, nous pouvons dire que dans tous budgets aussi contraints soient-ils, se glisse le jeu des acteurs qui a pour conséquence d'introduire du slack budgétaire à plusieurs niveaux. Une politique (r.g.p.p) a été de combattre ce slack budgétaire par la réduction drastique des dotations à tous les niveaux. Une réduction opérée sans discernement aussi bien dans les établissements qui génèrent des ressources propres que chez ceux qui en génèrent peu ou pas du tout. Il y a eu ceux qui se sont mobilisés sur des contrats de recherche ou de formation continue en espérant utiliser les résultats obtenus et ceux qui, sans ressources défensives compte tenu des équipes académiques trop réduites et des disciplines faiblement génératrices de contrats ou de formation continue, ont également donné les coups de rabot exigés. Mais, les deux ont tenté de préserver l'essentiel : assurer la mission qu'étudiants et jeunes chercheurs attendent de l'établissement en continuant à attirer d'autres étudiants et d'autres chercheurs, y compris en dehors du pays. Si ce souci était un peu plus prégnant, on pourrait objectivement examiner les axes d'une politique qui rapprocherait les coûts-cibles des coûts-estimés permettant peut-être de sortir du débat qui refuse d'admettre qu'il doit nécessairement exister une solidarité de gestion entre établissements recevant une subvention, dont il s'agit de répartir le poids en fonction d'un équilibre commun qui soit robuste. Cela passe par une répartition plus claire des rôles et des missions de chacun et un système d'évaluation des performances adapté aux résultats attendus.

Pierre Batteau.

Théorie X : les universités sont autonomes. Elles doivent formuler leur stratégie et adapter leurs ressources à celle-ci. Si la stratégie est ambitieuse, elles sont incitées à rechercher de nouvelles ressources (contrats, formation continue, apprentissage etc.). Elles sont incités à baisser leurs coûts et à restructurer leurs formations et leur leur recherche. Leur fond de roulement traduit leur dynamisme et leur capacité d'adaptation. Théorie Y : les universités sont des services de l'Etat, en conformité avec la vieille tradition colbertisme. En dernier ressort, elles ne reçoivent que ce que Bercy leur accorde sur la base de plans approuvés ex-ante. Elles n'ont aucune incitation à jouer sur les dépenses puisque les économies seront reprises. S'il y a des surplus, c'est qu'elles ont trop reçu et il faut le rendre, conformément aux règles de la comptabilité publique et de l'annualité des recettes et dépenses. Depuis la loi faure, le débat fait rage. De manière générale les universités scientifiques, juridiques ou médicales, exposées à la concurrence internationale, souhaitent que le gouvernement pratique la théorie X. Les universités littéraires et de sciences humaine, qui ont moins d'opportunités de ressources externes, préfèrent voir appliquer la théorie Y qui permet de créer une péréquation (exemple: Montpellier III et le texte de sa présidente). Parfois, c'est aussi l'idéologie qui fait pencher vers la théorie X ou la théorie Y, la première ayant la faveur des universitaire penchant à droite et la seconde des universitaires penchant à gauche. Pas toujours cependant car la théorie Y est aussi en faveur chez nombre de ministres ou de présidents, de gauche comme de droite, et des grands serviteurs de l'Etat qui distribuent les subsides: ils n'ont jamais mis les pieds dans l'université, la méprisent souvent, et ne la conçoivent que comme un périmètre de coût, peuplés de laxistes et d'irresponsables et qu'il convient de discipliner strictement. Ils professent assiduement la théorie Y. Question au gouvernement : quelle théorie a le plus de chance de mettre en valeur nos universités sur la scène internationale ?

Olivier Ridoux.

Théorie X' : l'université a la responsabilité d'une gestion pluri-annuelle. Théorie Y' : l'université limite sa responsabilité à l'exécution d'un budget annuel. Historiquement, on est parti très près de Y', où l'État avait la responsabilité des aspects pluri-annuels, emploi, équipement, bâti, etc. Avec un gros inconvénient : les universités pouvaient prendre des décisions qui engageaient des budgets qu'elles ne maîtrisaient pas, le décideur n'était pas le payeur. Il est clair que l'affichage politique depuis la LRU va vers le X', mais il est tout aussi clair que l'État continu à appliquer le Y' quand ça l'arrange. À cette hypocrisie, il me semble que les présidents d'université ne devraient pas répondre en montrant une gestion de « bon père de famille » mais plutôt en montrant l'ensemble des responsabilités pluri-annuelles qu'ils ont : équipements, entretien, bâti, contrats de recherche, etc. Il me semble important de rappeler que la même hypocrisie a déjà été appliquée à la gestion des hôpitaux avec les résultats que l'on connaît. Il y a cependant une énorme différence ; autant il y a un consensus sur l'utilité sociale des hôpitaux et on voit les efforts consentis par les autres collectivités que l'État pour soutenir des hôpitaux qui autrement seraient dans le rouge, autant je doute d'un tel consensus à l'égard de l'Université puisque ce même État qui l'étrangle et aussi celui qui l'accuse régulièrement de tous les maux.