Yann Bergheaud (responsable du e-learning à Lyon 3) : "Les services TICE ont un problème d’identification dans les universités"

Propos recueillis par Fabienne Guimont
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Yann Bergheaud (responsable du e-learning à Lyon 3) : "Les services TICE ont un problème d’identification dans les universités"
A l’occasion de la cinquième édition des Journées du e-learning qui se sont tenues les 24 et 25 juin 2010 à Lyon sur le thème « Au-delà des plateformes : la e-pédagogie », son initiateur Yann Bergheaud , responsable du service universitaire d’enseignement en ligne de Lyon 3, revient sur les conditions de développement du e-learning dans les universités.

Les discours sur les bénéfices attendus du e-learning ou du blended learning sont plus critiques aujourd’hui. Comment analysez-vous cette prise de distance ?

Dans le mouvement de balancier par rapport au e-learning, on enregistre le contrecoup. On essaie de trouver un point équilibre. On ne passera pas au tout e-learning mais on ne reviendra pas non plus en arrière. Dans un avenir proche, l’étudiant sera en droit de réclamer un accès à la ressource numérique autant qu’un contact avec un enseignant en présentiel. Le blended learning, on en revient aussi car souvent cela a été mal conçu : les temps de formation aux usages doivent aussi être préparés. Ce qui est évident, c’est que dans le privé, le tournant est pris, pour des raisons d’économies de coûts notamment. Dans les universités, on a beaucoup investi sur les infrastructures (pour enregistrer les cours des enseignants, à travers les campus numériques…) mais il faut aujourd’hui évaluer les usages (impacts pédagogiques, avis des usagers…). Les politiques publiques nous demandent cette évaluation en particulier pour ceux qui ont eu beaucoup de moyens. Certains outils sont parfois peu utilisés.


Qu’est-ce que le décret sur les modulations de services des enseignants-chercheurs va changer pour leur investissement dans le e-learning ?

A l’heure de l’autonomie des universités et pour répondre à ce décret, celles-ci doivent mettre en place des référentiels permettant de valoriser les activités en e-learning. Une réflexion sur leur typologie, du simple dépôt de documents à la conception de e-learning très riche, va permettre de convertir ces activités en heures de cours équivalentes. Cela évitera que certains pionniers du e-learning ne se démobilisent car le bénévolat a ses limites. Cet outil de valorisation permettra aussi aux enseignants qui cherchent des heures de cours pour remplir leur service d’enseignement, comme dans les disciplines scientifiques par exemple, ou aux enseignants ne remplissant pas leur service recherche de compléter avec des heures d’accompagnement au e-learning par exemple. C’est une première marche même si nos enseignants ne vont pas doubler ou tripler leur salaire avec cette valorisation. Nous sommes encore loin des universités catholiques belges, qui ont elles utilisé leur autonomie pour revaloriser la carrière des enseignants-chercheurs en soutenant leur mission d’enseignement au même titre que leur mission de recherche.

 
Vers quoi sont orientés aujourd’hui les financements pour le e-learning?

Dans le grand emprunt, les infrastructures de learning centers pourraient faire partie de projets financés. Cela suppose de rassembler dans un même lieu les personnels des services TICE et des services de documentation. La documentation a besoin des services TICE pour classer l’information avec les enseignants en utilisant une indexation fine. Les services TICE ont besoin de matière pour produire des cours avec leurs bases de données. Cela nous permettrait de pouvoir dire aux enseignants « voici les bases de données documentaires sur lesquelles vous pouvez vous appuyer pour réaliser votre cours e-learning ».


Quels sont les freins que vous ressentez aujourd’hui pour développer le e-learning ?

Les services TICE ont un problème d’identification dans les universités, à mi-chemin entre le technique, le pédagogique, l’audiovisuel. Dans les établissements, la place des TICE se voit clairement dans l’organigramme, et les vice-présidents TICE peuvent y bouger rapidement. Mais le frein essentiel est financier car avec le passage à la LRU, dans des établissements de province sous dotés en personnel et avec des responsabilités accrues, il faut parer au plus pressé par rapport à la scolarité par exemple en assurant les cours en présentiel, qui peut se faire au détriment des cours en e-learning. On ressent aussi les baisses de budget au niveau des régions.

Quelle est la valeur ajoutée apportée par e-learning ?

Elle est très difficile à évaluer. Nous ne pouvons pas prendre de recul sur l’impact du e-learning sur les taux de réussite des étudiants car les systèmes d’évaluation à l’université changent tous les deux-trois ans. Il faut davantage évaluer les modalités du e-learning. Ce que l’on constate c’est que les étudiants ont une soif d’informations et pas forcément de savoirs. C’est aux enseignants de leur structurer ces infos. Quel est l’intérêt aujourd’hui d’apprendre pas cœur une notion alors qu’on la retrouvera par ordinateur, sur son iPhone ? Régurgiter ce qu’on a appris est dépassé. Tester leur esprit critique, leur apprendre à contextualiser ou décontextualiser des problématiques et rendre le résultat de cette recherche semblent de nouvelles façons de tester leurs compétences plus que leurs connaissances, plus pertinentes aujourd’hui. Cela est très complexe et demande de prendre du recul par rapport à son métier d’enseignant. Si nous ne répondons pas à leurs attentes, j’ai peur que les étudiants et les enseignants ne s’ennuient à l’université.







Propos recueillis par Fabienne Guimont | Publié le