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L'université des Antilles dans le brouillard

Géraldine Dauvergne  |  Publié le

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L'université des Antilles et de la Guyane - novembre 2014
L'université des Antilles et de la Guyane - novembre 2014 // © G. Dauvergne

Alors qu'en métropole les universités fusionnent, dans les DOM, elles fissionnent. Au 1er janvier 2015, le pôle guyanais de l'UAG (université des Antilles et de la Guyane) prend son indépendance. À peine sortie de cette "crise guyanaise" et désormais dans l'incertitude juridique, l'université des Antilles peine à se projeter dans l'avenir.

Dans quelques jours, le pôle guyanais se détachera de l'UAG (université des Antilles et de la Guyane) pour devenir l'université de la Guyane. Une échéance qui n'émeut guère Jocya, 18 ans, étudiante en deuxième année de droit sur le campus de Schœlcher en Martinique. "Les professeurs restent ici, donc ça va...", explique-t-elle en souriant. Réaction similaire de Naomi, 18 ans, en deuxième année d'anglais, qui "ne voit pas la différence" avec ou sans Guyane, et se montre plus loquace sur le choix de spécialités en master.

Corinne Mencé-Caster, présidente de l'UAG, s'inquiète davantage que ses étudiants. "Selon le décret de création de l'université de la Guyane paru le 30 juillet dernier, notre université reste l'UAG jusqu'au 1er janvier 2015, date à laquelle l'université de la Guyane sera créée. Un président a même déjà été nommé [Richard Laganier, jusque-là professeur de géographie à l'université Paris 7 – Diderot]. Le gouvernement avait pris l'engagement de publier un décret portant sur la transformation de l'université des Antilles et de la Guyane en université des Antilles en même temps que le décret portant sur la création de l'université de la Guyane mais il n'est toujours pas paru." Selon les dernières informations, ce décret ne serait pas publié avant le 1er janvier 2015, plongeant alors l'université des Antilles dans un vide juridique inédit.

Ne pas devenir une micro-université

Le pôle universitaire guyanais, longtemps parent pauvre de l'UAG, a obtenu en moins d'un mois son indépendance. La grève qui a mené à l'éclatement de l'université était portée par une intersyndicale, composée d'enseignants et d'un collectif d'étudiants. Leurs revendications sur le rééquilibrage des recrutements de professeurs en faveur de la Guyane et l'instauration de meilleurs services pour les étudiants ont vite été supplantées par la revendication d'une université de plein exercice. Le ministère a accepté, en un temps record.

"La grève a commencé le 5 octobre 2013, récapitule Corinne Mencé-Caster. La création de l'université de la Guyane a été décidée le 2 novembre, initialement pour 2015 ou 2016. Le décret du 30 juillet 2014 portant création et organisation provisoire de l'université de la Guyane fixe la date de la première rentrée à septembre 2014 ! La scission de l'université a été précipitée. Et de tout cela, je n'ai pas été informée en amont, la concertation au sein de l'université n'a pas eu lieu." Selon le rapport sénatorial sur l'avenir du système universitaire aux Antilles et en Guyane, paru en avril 2014, l'État aurait géré "dans la précipitation" une situation explosive, par "défaut d'anticipation".

Après le pôle de Guyane, le pôle guadeloupéen fut à son tour en proie aux grèves, en mars 2014. "L'enjeu a été de préserver un établissement antillais unique sur deux pôles, Martinique et Guadeloupe, avec pour chacun une autonomie renforcée, explique la présidente de l'UAG. Au moment où toutes les universités font des rapprochements et des fusions, nous ne pouvons pas prendre le risque de devenir une micro-université comme la Guyane ! Il faut que nous parvenions à mutualiser nos moyens dans l'espace caribéen." L'arsenal administratif et juridique permettant aux pôles de mener leurs projets stratégiques dans le cadre d'un contrat d'objectifs et de moyens avec l'université des Antilles est prêt. "L'ordonnance du 17 juillet entérine l'autonomie des pôles universitaires régionaux de l'UA", se félicite Corinne Mencé-Caster.

L'université des Antilles et de la Guyane - pôle Martinique - novembre 2014

L'université des Antilles - pôle Martinique - novembre 2014 // ©G. Dauvergne

Attractivité et international : deux défis ambitieux

La crise guyanaise est donc passée, mais elle a profondément marqué les esprits. L'université des Antilles peine à se projeter dans un avenir proche, faute de cadre connu. Et tout reste à construire. "Nous sommes sans cesse évalués par le ministère sur les mêmes critères que les autres universités, regrette Corinne Mencé-Caster. Alors que tout est différent pour nous, territoires micro-insulaires gangrenés par des taux de chômage des jeunes avoisinant les 60%. Notre tissu économique est composé de micro-entreprises incapables d'embaucher plus d'un employé."

Pour Corinne Mencé-Caster, l'enjeu majeur sera - une fois l'ambiguïté juridique levée - d'améliorer l'attractivité. "Nous n'inscrivons en première année qu'un quart de nos bacheliers, explique-t-elle. La moitié de ceux qui partent en métropole ou au Canada ne reviennent pas. L'UAG a été conçue comme une université de proximité à vocation régionale, alors que les jeunes Antillais veulent une université internationale, avec dispositifs d'échanges et doubles diplômes, et des stages à l'étranger." Initialement, les trois pôles de l'UAG étaient fortement spécialisés : lettres, droit et économie en Martinique, sciences en Guadeloupe, formations technologiques courtes en Guyane. Puis les pôle sont devenus pluridisciplinaires. "L'objectif aujourd'hui serait de diversifier les masters, dans des domaines où nous avons une légitimité et un savoir-faire : biodiversité, multilinguisme, écologie tropicale, économie des entités insulaires, environnement interculturel, littératures francophones, aménagement du territoire... Désormais nous voulons travailler avec des partenaires, collectivités ou entreprises."

L'UAG a été conçue comme une université de proximité à vocation régionale, alors que les jeunes Antillais veulent une université internationale, avec dispositifs d'échanges et doubles diplômes.
(C. Mencé-Caster)


Le deuxième défi que voudrait relever la présidente de l'UAG, c'est celui de l'international. En février 2011, lors de l'inauguration du campus de Troubiran à Cayenne, Valérie Pécresse avait manifesté la volonté de faire de l'UAG un modèle d'université confédérale, et "la première université de l'espace amazonien et caribéen". Une vision mise à mal par les récents événements, mais à laquelle Corinne Mencé-Caster ne veut pas renoncer. "Nous sommes la seule université francophone dans cette zone du globe, face à l'université des Indes occidentales [partagée par 17 États et territoires anglophones, et présente sur trois sites : Jamaïque, Trinité-et-Tobago, Barbade]."

L'université des Antilles compte profiter de la loi ESR pour développer les conventions avec les grandes écoles et d'autres universités françaises et étrangères. "À l'image de notre master d'études politiques et de coopération internationale", rappelle Corinne Mencé-Caster. "Ce programme bilingue fondé en 2011 avec l'IEP de Bordeaux et l'université des Indes occidentales séduit de très bons étudiants, venus des Antilles, de Jamaïque et de l'Hexagone." Mais, à l'issue de ses deux premières années de mandat agité, la jeune présidente de l'université antillaise ne cache pas sa déception : "Disposer d'un système universitaire ambitieux pour développer nos territoires, pour promouvoir et insérer nos jeunes est crucial. Pourtant, les politiques développées en métropole semblent s'émousser lorsqu'elles arrivent ici, et ne pas devoir s'appliquer chez nous."

Les millions perdus qui empoisonnent l'UAG

"Où sont passés les millions d'euros versés par l'Europe ? Aujourd'hui nous ne le savons pas." Corinne Mencé-Caster, présidente de l'UAG, est encore sous le choc de l'affaire qu'elle a "levée". "J'ai déposé plainte contre X à la suite du rapport de la Cour des comptes de décembre 2012 mettant en cause le Ceregmia [Centre d'étude et de recherche en économie, gestion, modélisation et informatique appliquée], soupçonné d'avoir détourné des fonds européens." Une information judiciaire est en cours, pour délit de favoritisme et escroquerie en bande organisée au détriment de l'Union européenne. L'université s'est constituée partie civile.

"Cette plainte s'accompagne d'un volet disciplinaire, précise la présidente de l'université. Un rapport de l'IGAENR (Inspection générale de l'administration de l'Éducation Nationale et de la Recherche) préconisait la suspension des professeurs Fred Célimène et Kinvi Logossah, directeur et directeur adjoint du Ceregmia, ainsi que le retrait de la délégation de signature du doyen Éric Carpin. J'ai donc pris des arrêtés de suspension, en mai 2014 et d'interdiction d'accès à l'établissement. L'université de Toulouse 1 doit mener à bien ce conseil de discipline." À la suite des arrêtés pris contre eux, Fred Célimène et Kinvi Logossah ont déposé un recours sur la forme au Conseil d'État, lequel a confirmé la mesure prise par la présidente de l'UAG contre eux et a ordonné que chacun verse 3000 € à l'université. La procédure suit son cours.
L'UAG en chiffres
Effectifs en 2013-2014

12 837 étudiants, répartis dans trois pôles :

   – Guadeloupe : 6.303
   – Martinique : 4.406
   – Guyane (pôle indépendant au 1er janvier 2015) : 2.527

   – 9.427 inscrits en licence
   – 2.921 inscrits en master
   – 357 inscrits en doctorat

464 enseignants

Source : Repères et références statistiques 2014

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