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Enquête | Personnels, Politique

Baromètre EducPros 2014 de l'enseignement supérieur et la recherche. La communauté universitaire entre fierté et inquiétude

Camille Stromboni, avec Sophie Blitman et Baptiste Legout  |  Publié le

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Baromètre EducPros 2014 de l'enseignement supérieur et la recherche. La communauté universitaire entre fierté et inquiétude

Travailler dans l’enseignement supérieur et la recherche est source de satisfaction pour une écrasante majorité de la communauté. C’est l’un des principaux résultats de notre baromètre EducPros 2014 sur le moral des professionnels du secteur. Et pourtant, l’inquiétude envers l’avenir apparaît très fortement chez nos 2.000 sondés. Mais cela n’est pas forcément paradoxal. Explications.

Heureux de travailler dans l’enseignement supérieur et la recherche. Notre baromètre EducPros 2014, sur le moral de la communauté, réunit plusieurs indicateurs forts en ce sens. 82% des répondants affirment ainsi que leur travail est une source de satisfaction. Soit l’un des résultats les plus élevés obtenu dans notre enquête. Un tel niveau est également atteint concernant l’entourage professionnel des sondés : quatre répondants sur cinq se disent heureux de travailler avec leurs collègues.

Intimement persuadés – à plus de 90% ! – que leur établissement est utile à la société, les trois quarts des sondés sont en outre fiers d'y travailler. Un sentiment qui prévaut quels que soient la discipline et le type d'établissement. Il sont de plus très peu nombreux (moins d’un tiers) à envisager de quitter ce milieu dans les prochaines années.

Un très fort sentiment d’appartenance

Pour Geneviève Fioraso, secrétaire d'Etat à l'Enseignement supérieur et la Recherche, "ces chiffres sont tout à fait positifs". "C’est une bonne chose de voir cette forme d’optimisme, réagit également Patrick Hetzel, député UMP et ex-DGESIP (directeur général de l’enseignement supérieur et de l’insertion professionnelle). L’attachement des personnels à ce secteur a toujours été très fort."

"Malgré toutes les difficultés, il s’agit de métiers que l’on choisit, ajoute Laurent Bouvet, professeur à l’UVSQ, université en crise financière. On ne devient pas enseignant-chercheur par hasard ou par défaut, c’est une décision profonde. Il faut se battre pour devenir universitaire, c’est une vocation. La fierté est aussi fortement liée à l’idée de service public et au sentiment d’être utile en y participant."

Ambiance morose : l'inquiétude pour l'avenir

Et pourtant, le baromètre EducPros 2014 fait également ressortir une grande inquiétude qui traverse le secteur universitaire, exprimée notamment avec la pétition qui a réuni quelque 10.000 signatures contre la politique de Geneviève Fioraso en avril 2014. Deux tiers de nos 2.000 répondants affirment ainsi ne pas être enthousiastes pour l’avenir de leur établissement.

Une forme de morosité où le champ disciplinaire est très discriminant : 72% des personnels d’arts, lettres, langues et sciences humaines et sociales confient ce sentiment, contre 59% en sciences, technologie et santé, ou 61% des juristes et économistes.

Près de 20 points séparent aussi les personnels des universités (seuls 31% se disent enthousiastes !) de ceux des organismes de recherche (50%), ou des écoles (46%). C’est d’ailleurs à l’université que le moral paraît le plus faible, d’après les différentes réponses à notre enquête.

Université Montpellier 3 Paul Valéry - Bibliothèque - Avril 2014 CS

Un mal Français ?

"Cette inquiétude envers l’avenir constitue une crainte conforme à celle que l’on retrouve dans la société", rappelle tout d’abord Patrick Hetzel (UMP).

« C’est un mal français : nous sommes toujours les moins optimistes, poursuit Jean-Loup Salzmann, président de la CPU (Conférence des présidents d’université). Mais notre communauté n’est pas plus en difficulté que l’ensemble de la population française, tempère-t-il. Même vis-à-vis des autres fonctions publiques, l’enseignement supérieur et la recherche sont moins touchés par les contraintes de la crise. Notre budget a été sanctuarisé et nous avons des créations de postes. Nous sommes protégés,  à juste titre, car l’État est conscient que l’ESR est l’antidote de la crise. Il n’empêche cependant que notre premier problème demeure le manque de moyens : c’est la priorité de la CPU et nous en avons fait part au ministre Benoît Hamon. Mais j’ai foi en l’avenir."

Un espoir déçu par la gauche

Pour le politiste engagé Laurent Bouvet (UVSQ), c’est aussi un espoir déçu qui explique ce faible optimisme. "Il n’y a pas eu la transformation attendue avec l’alternance au pouvoir. Au contraire, les grandes lignes de la politique précédente ont été reprises, sans réelles inflexions, estime l’enseignant-chercheur. Il y a en outre le sentiment que cela ne sert plus à rien de se mobiliser, étant donné l’absence de résultats au mouvement de 2009."

Démotivation : l'accumulation des tâches

Près de la moitié des répondants confient d’ailleurs leur démotivation dans le travail (47%). Une perception davantage partagée dans les universités (49%), un peu moins dans les organismes de recherche (46%) et les écoles (44%). Les trois quarts des sondés ne sont d'ailleurs pas satisfaits des possibilités d’évolution et d’épanouissement dans leur emploi.

"La communauté s’interroge sur le sens des réformes, attaque Patrick Hetzel (UMP). Pour retrouver plus de sérénité, il faut arrêter avec cette vision très technocratique et laisser plus d’autonomie aux acteurs."

Geneviève Fioraso défend à l’inverse les avancées obtenues grâce à la loi sur l’ESR, pour la réussite étudiante et le développement de la recherche. Les personnels interrogés n’ont pourtant pas le sentiment que leurs efforts dans ces deux domaines soient reconnus.

Le climat s’est fortement dégradé à l’université avec cette pression bureaucratique accrue depuis plusieurs années

Pour le président Salzmann, les difficultés quotidiennes des enseignants-chercheurs – catégorie majoritaire de nos répondants – ont aussi un impact non négligeable sur ce moral. "Les universités ont de moins en moins de personnels pour accompagner les enseignants-chercheurs et les étudiants. Les collègues doivent donc s’occuper de plus en plus de tâches administratives, qui ne sont pas dans leurs missions. Sans oublier le développement du financement de la recherche sur projet, qui demande beaucoup d’énergie pour remplir des dossiers divers et variés, dont peu seront in fine retenus."

"Le climat s’est fortement dégradé à l’université avec cette pression bureaucratique accrue depuis plusieurs années, confirme Laurent Bouvet. D’autant plus que l’on constate que cela ne rend pas notre université plus efficace et performante."

Attention au burn-out

Bruno Andreotti, membre du groupe Jean-Pierre Vernant, très critique envers la politique menée par la secrétaire d’État, voit de son côté tous les ingrédients du "burn-out" réunis : "Une haute estime de sa mission, sans arrêt mise en porte-à-faux avec la réalité des moyens dont on dispose pour l’accomplir."

"Il suffit d’aller écouter les discussions devant les machines à café des universités : la fatigue et l’épuisement dominent chez les personnels. Et cela se transforme peu à peu en colère", alerte le professeur de Paris Diderot.

Reste à voir si le sentiment d’utilité et de fierté suffira à maintenir cet équilibre sur le fil…

Geneviève Fioraso : "Les inquiétudes qui s’expriment sur l’avenir sont partagées par tous les Français"

Retenant de notre baromètre la passion et la fierté qui animent les professionnels de l'enseignement supérieur et de la recherche, mais aussi leurs inquiétudes, Geneviève Fioraso défend la politique engagée depuis le début du quinquennat de François Hollande et affirme son soutien à la communauté.

 "Les enseignants-chercheurs sont au contact des étudiants à qui ils transmettent des savoirs, avec lesquels ils échangent pour les amener à la réussite et à l’insertion professionnelle. Ils explorent des voies nouvelles dans leur activité de recherche. Ce sont des missions passionnantes, qui conditionnent notre avenir et ils sont 90% à en être conscients. 82% d’entre eux retirent une satisfaction de leur travail, et 75% en sont fiers. Ces chiffres, très élevés, sont tout à fait positifs.
Des inquiétudes s’expriment cependant sur l’avenir, partagées d’ailleurs par tous les Français.
Plusieurs facteurs, à mon avis, peuvent les expliquer : d’abord la mondialisation, avec les investissements massifs et croissants des pays émergents –Asie, Amérique Latine… – dans l’enseignement supérieur, la recherche et le transfert, à comparer à la stabilité dans les pays européens, voire des baisses importantes en Europe du Sud (Italie, Espagne…).
Ensuite, les réformes non concertés du précédent quinquennat et la frénésie des appels à projets ont déstabilisé une partie de la communauté des enseignants-chercheurs.
La loi de 2013, qui rétablit un équilibre entre crédits récurrents et appels à projets, accompagne les étudiants dans la réussite en premier cycle, préserve la recherche fondamentale et sa liberté, suscite des stratégies de site dans des regroupements souples et pluralistes, n’a pas encore produit ses effets.
Le gouvernement, comme le Président de la République l’a rappelé, a maintenu, et même augmenté, dans un contexte contraint, de 2,9% en deux ans son effort financier pour l’enseignement supérieur et  la recherche et a sanctuarisé ces budgets, tout en affirmant sa priorité pour la jeunesse et la préparation de l’avenir."

PAROLES DE PROS (témoignages recueillis au cours de notre enquête)
"Il n’y a pas d'argent mais une énergie palpable qui motive énormément."

"Climat anxiogène consécutif à l'incertitude perpétuelle quant à l'avenir de la structure !"

"Huit ans de post-doc… Une perspective de CDI me serait bien utile pour le moral !"

"Je suis très pessimiste quant à l'évolution de mes conditions de travail et de rémunération. Les impératifs administratifs sont de plus en plus lourds et contraignants, les conditions se dégradent clairement, les budgets fondent et les réformes engagées vont vraisemblablement aggraver la situation."

"Les critères d'évaluation et d'évolution favorisent le carriérisme et non pas la compétence et l'attachement au métier. Ces critères sont à revoir car ils poussent à la démotivation."

"Le plus grand problème est le sentiment d'insécurité parce que les financements sont précaires. Nous ne savons plus si demain nous aurons encore la possibilité de faire notre travail (même si j'ai l'assurance d'avoir mon salaire, mais je ne travaille pas seulement pour le salaire)."

Camille Stromboni, avec Sophie Blitman et Baptiste Legout  |  Publié le

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