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Baromètre 2015. Publier ou procréer, l'impossible équation des universitaires

Olivier Monod
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Baromètre 2015 - Difficile compromis vie pro - vie perso
La moitié des personnels estiment que leur travail ne leur permet pas de garder un équilibre satisfaisant entre la vie professionnelle et la vie personnelle, selon le baromètre EducPros 2015. // ©  Hervé Pinel

La moitié des personnels de l’enseignement supérieur ont des difficultés à conserver un équilibre de vie satisfaisant, selon le baromètre EducPros 2015 du moral des professionnels de l'ESR. Un problème qui touche près des deux tiers des jeunes enseignants-chercheurs. Retour sur un mal systémique mais souvent tabou.

Sommaire du dossier

  • Baromètre 2015. Publier ou procréer, l'impossible équation des universitaires
  • "Publier ou périr", l'adage est connu dans le milieu de la recherche. Il cache une autre réalité : "publier ou procréer", un dilemme qui tourmente la profession tout au long de la carrière. Mais ce questionnement reste souvent personnel. Beaucoup de témoins ont réclamé l'anonymat, pour ne pas se mettre un chef à dos, pour ne pas hypothéquer leurs chances avant un concours, pour ne pas avoir l'air de se plaindre. "Lors d'une de nos retraites scientifiques, un collègue a posé la question, témoigne ainsi un chercheur en informatique. Comment mener une bonne carrière de recherche sans sacrifier sa vie de famille ? C'est compliqué..."

    Métier passion, métier glouton

    "La recherche est un métier prenant. C'est une passion. On y pense tout le temps, on a beaucoup de déplacements", explique Isabelle Longin, directrice adjointe des ressources humaines du CNRS. D'après le baromètre 2015 d'EducPros sur le moral des professionnels de l'enseignement supérieur et de la recherche, la moitié des personnels estiment que leur travail ne leur permet pas de garder un équilibre satisfaisant entre la vie professionnelle et la vie personnelle. Ce chiffre monte à 63% pour les doctorants et 62% pour les professeurs d'université ! Tous les chercheurs ne sont donc pas ravis de passer "un autre dimanche au laboratoire", comme le chantait Uri Alon, le chercheur célèbre pour ses interventions sur la vie émotionnelle des scientifiques.

    Une pression que décrit ainsi ce chercheur en informatique. "Rester dans les standards internationaux demande beaucoup d'engagement et de travail. Les horaires sont souvent calés sur ceux des États-Unis, donc on travaille le soir. Il faut publier plusieurs fois par an, produire des données, écrire les articles, aller les présenter lors des conférences internationales." À cela s'ajoutent les heures de cours pour les enseignants-chercheurs, la réponse à des appels d'offres pour avoir des fonds, et les tâches administratives. Une réalité qui fait dire à un répondant du baromètre : "Faire des enfants, c'est renoncer à 'l'excellence scientifique' qui suppose un engagement soir, week-end et vacances."

    Faire des enfants, c'est renoncer à 'l'excellence scientifique' qui suppose un engagement soir, week-end et vacances.

    Une pression exacerbée sur les femmes

    La recherche demande un engagement sans faille. Même dans le pire des cas ? "Le cancer de mon épouse a impliqué une coupure forte avec la recherche", témoigne une personne sur le baromètre d'EducPros.

    Et bien sûr, une pression exacerbée sur les femmes. "Après mon congé de maternité, j'ai repris aux quatre cinquièmes. Cela a été très mal perçu par mon entourage professionnel. On m'a fait sentir que si je ne m'investissais pas à 100%, c'est que je n'étais pas faite pour ce métier et que je ne pourrais pas faire de carrière exemplaire en recherche."

    Ce qui fait dire à Barbara Schapira, polytechnicienne, agrégée, maître de conférences en mathématiques : "Les universitaires ne sont plus une élite ultra minoritaire en dehors des lois, le droit du travail doit s'appliquer mais ça va être compliqué et dur, ce n'est pas dans la culture."

    Sujet non grata

    Concilier vie de famille et vie professionnelle est d'autant plus compliqué que personne ne s'intéresse au sujet. Les témoins, dans leur grande majorité, assurent ne pas pouvoir en parler à leur hiérarchie. "Ce baromètre montre bien que concilier vie personnelle et vie professionnelle est difficile pour les personnels, note François Sarfati, sociologue et conseiller scientifique d'EducPros. C'est important car le discours dominant dans les universités tend plutôt à nier cette difficulté."

    Au sein du labo, même silence. Dans certaines disciplines, dire à son chef de laboratoire que l'on souhaite changer de ville, c'est se faire un ennemi à vie. Partout, solliciter une équipe d'accueil pour qu'elle ouvre un poste à la mutation, c'est lui demander de renoncer au recrutement prévu depuis plusieurs années et pour lequel elle a déjà un poulain.

    Baromètre EducPros 2015 - Question 19

    Camille Dumat, professeure à l'École nationale supérieure agronomique de Toulouse, en témoigne : "Mon mari a eu une opportunité professionnelle dans la région paloise. Je pensais le suivre, mais mon chef souhaitait que je reste à Paris et il a pris mon départ comme une trahison. Quand j'ai contacté les collègues à Pau à l'occasion d'un concours, j'ai vu que je gênais : tout était programmé de longue date et je n'entrais certainement pas dans les plans. Nous avons finalement mis cinq ans pour que la famille soit réunie."

    "Pendant cette période, je faisais ma recherche à Toulouse, mes enseignements à Paris et j'habitais à Pau avec mon mari et mes trois jeunes enfants, poursuit Camille Dumat. Pendant ce parcours du combattant, j'ai entendu des phrases comme : 'Les bonnes femmes, on va éviter de les recruter si elles commencent à nous embêter avec le regroupement familial.' Il faut être vigilant pour éviter que le fonctionnement collégial dans les universités tourne parfois au clanisme et à la cooptation, surtout à l'échelle locale."

    La pénurie d'emploi accroît le phénomène. Un maître de conférences souffle : "On se bat tellement pour les postes..."


    Olivier Monod | Publié le

    Vos commentaires (13)

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    ellene.

    c'est le cas pour beaucoup de métiers, pas seulement la recherche... les enfants prennent du temps et le temps s'est de l'argent comme on dit c'est triste je trouve mais il faut bien s'adapter l'important c'est de trouver un juste milieu et les enfants finissent par grandir un jour ;)

    KLEE Louis.

    Cet article illustre aussi une des failles sociétales de notre pays, à savoir une relative incapacité à organiser avec bienveillance le travail, quel qu'il soit. Travailler sans pouvoir souffler, sans prendre de la distance, sans se cultiver, sans pratiquer un sport, etc. est-ce le seul sens d'une vie ? Le primat absolu de la compétition mène au retour à l'état sauvage. Est-ce cela que nous voulons pour nos enfants ? Le choix des femmes en faveur de la procréation s'inscrit dans une logique du vivant et de la transmission qui devraient être valorisées car elles donnent autant de sens que toute "découverte". Se priver, pour des motifs très machistes des femmes, c'est organiser une forme de fuite des cerveaux.

    de wailly.

    Oui, c'est pas facile de tout concilier. Mais cela fait partie de la vie professionnelle, chercheurs, enseignants, manager. Et il me semble que c'est plutôt positif de le voir comme un enjeu stimulant de la vie professionnelle. Alors, à nos choix, avec joie.

    canette.

    J'ai connu 10 ans de privé et 15 ans d'enseignement-recherche. Le salaire et la considération des femmes sont bien mieux équilibrés dans le privé que dans la recherche. La valorisation personnelle est bien plus souvent l'apanage des hommes et le parallèle est flagrant dans les attitudes des fans du H Factor et dans celles des politiciens à l'affut du sondage. On trouve moins cela dans les entreprises car dans l'entreprise, le cadre peut aussi (c'était mon cas) être le productif plus que l'encadrant. Dans ce cas il doit faire passer l'intérêt de la boite avant celui de sa notoriété. Travailler chez soi n'est pas un privilège. C'est un piège auquel nous ne pouvons parfois pas échapper lorsqu'il faut publier rapidement et chasser le ranking. Les conventions de travail sont aussi différentes entre entreprises et recherche. Le plagiat fait rage et il faut lutter les uns contre les autres parfois sans foi ni loi. Je trouve le cadre professionnel recherche plus rude que le cadre privé.

    blanc.

    peut-être que le monde de la recherche et de l'enseignement supérieur est en train de rejoindre le monde ordinaire. Vous découvrez qqchose de connu chez les cadres : il est très mal vu pour une femme cadre de demander un 80%, c'est considéré comme un signe de désinvestissement. Pour avoir travaillé à l'INSERM (précaire !) et dans d'autres structures diverses, j'ai noté que les chercheur-se-s avait le grand privilège de pouvoir travailler chez eux-elles, et donc cd pouvoir aménager leurs horaires. Je n'ai jamais vu ça dans les autres entreprises !

    Roger.

    C'est vrai que le monde de la recherche ressemble au monde de l'entreprise mais ce n'est pas nouveau. Pour ma part, j'ai quitté le premier pour le second il y a 6 ans maintenant. Et cela, pour les raisons en question ici (regroupement familial). Dans l'impossibilité d'obtenir une mutation en tant que chercheur, j'ai décidé de démissionner et de trouver un emploi dans le privé. Ce que j'ai fait assez facilement d'ailleurs (dans le domaine de l'informatique). J'ai été surpris de voir à quel point mes conditions de travail sont restées à peu près identiques. Y compris, et contrairement à ce que vous dites, sur le fait de pouvoir travailler chez soi. Je travaille par objectifs. Le seule chose qui intéresse ma hiérarchie est de savoir si je les atteins. Si je le fais de chez moi (en partie, en tout cas, tout ne peut pas être fait chez soi), cela ne fait aucune différence pour mon sup. Bref, je crois que ces deux mondes se connaissent bien mal et sous-estiment leur proximité. Pour ma part, d'ailleurs, je ne dis pas que je n'ai pas de pression, j'en ai, mais je suis heureux de ne plus être pris dans cette compétition permanente entre chercheurs qui est vraiment fatiguante à la longue et, en plus, je suis mieux payé.

    Julien.

    Ce problème existe dans beaucoup de domaines pas seulement la recherche. Une des solutions qui n'est malheureusement que peu accepté en France est le télétravail: permettre à son employé de travailler soit à plein-temps, soit à 4j sur 5 à distance (depuis la maison) supprime une partie du problème et pour des équipes internationales, c'est de toute façon ce qui arrive. Bien sûr, c'est difficilement possible quand il y a besoin de manipuler directement dans un labo avec un équipement lourd.

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