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Exclusif. Les méthodes du jury du Capes pour recruter le plus de profs de français possible

Erwin Canard  |  Publié le

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Plus de 1.500 candidats se sont présentés aux oraux d'admission du Capes de lettres modernes 2017.
Plus de 1.500 candidats se sont présentés aux oraux d'admission du Capes de lettres modernes 2017. // © erwin canard

Pour pallier la crise du recrutement en lettres modernes, comme dans d'autres disciplines, le jury du Capes est contraint à l'indulgence. Quotas de reçus, notes rehaussées... Les méthodes posent la question du niveau des enseignants recrutés... et de l'attractivité du métier. EducPros a enquêté auprès d'anciens membres du jury.

Près de 150. C'est le nombre de postes non pourvus lors de la session 2017 du Capes externe de lettres modernes. Cela correspond à 1.138 admis pour 1.288 postes ouverts. Une "crise de recrutement" qui n'est pas nouvelle, et qui touche également d'autres disciplines – les mathématiques, les lettres classiques, l'anglais…

Et pourtant, le jury du Capes de lettres modernes s'emploie à limiter les postes vacants. Le nombre de candidats reçus est relativement élevé par rapport au nombre de présents au concours : 55 % en 2016 en lettres modernes, contre 22 % en histoire-géographie ou 40 % en anglais, par exemple, disciplines pourtant également en "crise".

Pour arriver à ce résultat, les jurys ont été contraints de revoir leurs méthodes. "Il est demandé au jury de surévaluer tout ce qui est positif, la moindre petite connaissance subtile, tandis que toutes les lacunes font l'objet de la plus grande indulgence", assure Valérie Fasseur, membre du jury de 2008 à 2010 et en 2015 et maître de conférences à l'université de Pau.

Des notes gonflées

Quelles sont les consignes désormais ? Tout d'abord, "les notes sont systématiquement gonflées" à l'écrit comme à l'oral, admet Annie Kuyumcuyan, membre du jury de 2012 à 2016 et professeur de linguistique française à l'université de Strasbourg.

En cause : il est demandé une moyenne globale autour de 10/20 à chaque commission de jury qui évalue plusieurs dizaines de candidats. "Tant qu'on n'a pas atteint ce seuil, on remonte les notes", indique Annie Kuyumcuyan. Valérie Fasseur ne dit pas autre chose : "En 2015, j'ai par exemple été contrainte de noter 7 plusieurs copies auxquelles j'avais d'abord mis 3. Mais cette année-là, le seuil d'admissibilité a été placé à 6,5. Donc des candidats dont les copies avaient d'abord obtenu 3/20 ont été admissibles…"

En 2015, j'ai par exemple été contrainte de noter 7 plusieurs copies auxquelles j'avais d'abord mis 3.

Autre casse-tête pour les membres du jury : le pourcentage de candidats ayant obtenu chacune des notes possibles est prédéterminé à l'admissibilité comme à l'admission. "On est obligé de se conformer à une courbe, souligne Anne Coudreuse, jury de 2000 à 2015, maître de conférences en littérature du XVIIIe siècle à Paris 13. Chaque jury a une toute petite latitude : il reçoit une grille indiquant tel nombre de candidats à placer entre telle et telle note..." "Il doit y avoir une majorité de notes autour de la moyenne, et pas plus de 20 % en dessous de 6 et pas plus au-dessus de 16. Donc, nous sommes contraints de remonter des copies faibles. C'est un système pervers", renchérit Valérie Fasseur. Un système qui serait en place, selon l'universitaire, depuis "la refonte des épreuves, autrement dit peu ou prou avec l'ouverture du nombre de postes" décidée sous le quinquennat de François Hollande.

un quota de reçus

Enfin, les jurys reçoivent un quota de candidats éliminés, et donc un quota de candidats reçus. Aux oraux d'admission, chaque commission a pour consigne d'éliminer, en moyenne, 1,5 candidat sur les sept qu'elle examine chaque jour, autrement dit d'en conserver 5,5. Cette année, il y a eu ainsi 1.138 admis sur 1.514 admissibles. Rien de grave si les épreuves écrites jouaient leur rôle de sélection. Mais le président du jury de lettres modernes, Patrick Laudet, déclarait à EducPros en 2016 avoir "fait le choix d’ouvrir davantage l’admissibilité, à 80 % des candidats, ce qui permet de voir plus de monde".

Ce qui fait dire à Anne Coudreuse que, actuellement, "le jury classe mais ne sélectionne plus. Plus qu'un recrutement, c'est un pari sur l'avenir. On mise sur le fait que le candidat va continuer de se former, que le concours n'est qu'un point de départ. Mais si la sélection ne se fait pas au bac, pas en licence et plus non plus au concours, quand se fait-elle ?" "Si on faisait un concours vraiment sélectif, il y aurait très peu de reçus", jure Annie Kuyumcuyan.

Peut-on parler d'une baisse de niveau ? Les anciens jurys n'hésitent plus. "J'ai vu très clairement le niveau chuter. Les candidats ont de moins en moins de connaissances de base en langue française. Se multiplient les candidats qui confondent les pronoms et les articles, les COD avec les autres compléments… Et j'insiste là-dessus : ce ne sont pas des cas isolés", assure Valérie Fasseur. "De mon expérience de vingt ans de préparation au Capes, il y a une claire baisse de niveau. Les savoirs de base ne sont plus assurés", confirme Annie Kuyumcuyan. Sollicités par EducPros, le président du jury comme le ministère n'ont pas donné suite.

Le jury classe mais ne sélectionne plus. Plus qu'un recrutement, c'est un pari sur l'avenir.

Quantité ou qualité, le dilemme infernal

Malgré tout, les jurys se retrouvent face à un dilemme, qu'illustre Annie Kuyumcuyan :"Il y a la volonté de pourvoir tous les postes car, si on ne recrute pas les candidats, ce sont des étudiants encore moins bons qui seront recrutés par les rectorats", en référence aux enseignants contractuels. Et de nombreux élèves peuvent se retrouver sans enseignant à la rentrée.

"Quand on a quasiment autant de postes que de candidats, que faire ?, s'interroge également Valérie Fasseur. C'est une spirale infernale !" "Aujourd'hui, nous avons le revers de la médaille d'une politique pourtant très louable de recrutement d'enseignants mise en place par le précédent gouvernement", renchérit Anne Coudreuse.

Beaucoup de postes ouverts, peu de candidats... La question de l'attractivité du métier d'enseignant se pose. "Nous faisons face à une désertion massive des candidats à l'enseignement. Les bons candidats abandonnent car ils ne veulent pas être affectés loin de chez eux, avec un salaire à peine plus élevé que le Smic pour enseigner dans de très mauvaises conditions", assure Valérie Fasseur. Selon elle, les candidats inscrits au Capes en début d'année qui ne se présentent pas aux écrits (en 2016, 3.515 inscrits, 1.937 présents) quittent la formation en majorité après la période de stage qu'ils effectuent en classe. C'est la preuve, pour l'ancienne membre du jury, que "c'est le métier qui décourage !"

Il s'agirait de "rendre le métier plus attractif", soupire Anne Coudreuse. Lorsqu'elle a commencé à être jury de Capes, elle raconte avoir "regardé sur les listes si tel candidat que nous ne souhaitions pas voir devenir prof était reçu". Ces dernières années, elle ne le faisait plus : "J'avais trop peur…"

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